Une étape de plus dans l’aseptisation des facs et la transformation des campus en désert politique

« Annulé », proclame une affiche. Non ! Le «Grand débat des élections municipales de Nantes» a été interdit. Il devait rassembler, ce 2 mars à 19 heures, dans un amphithéâtre de Nantes Université, les huit têtes de chacune des listes concurrentes. Organisé par deux associations étudiantes «apolitiques», Débattons.com ! et Méridio Nantes, cet «événement» majeur de la campagne en cours ambitionnait de donner aux candidats l’occasion d’exposer leurs programmes et d’en débattre devant un auditoire composé d’un «public étudiant et lycéen du territoire de Nantes Métropole» invité à présenter à l’entrée, après inscription préalable, un certificat de scolarité pour pouvoir y assister.
Nous avons appris en fin de semaine passée que ce Grand débat, malgré des restrictions déjà drastiques, était finalement non pas «annulé», comme l’indiquent poliment les associations organisatrices, mais purement et simplement interdit par Carine Bernault, présidente de Nantes Université en exercice. Cela alors même qu’elle l’avait initialement autorisé et encouragé par la mise à disposition d’un amphithéâtre du centre-ville, tout en assurant sa promotion sur le site de l’établissement comme «un moment de démocratie» ayant «pour objectif de permettre aux jeunes électrices et électeurs de se forger une opinion éclairée sur les projets portés pour Nantes». Rien de moins !
Après que la présidente de Nantes Université ait tenté à la rentrée 2025 de faire adopter un nouveau règlement intérieur particulièrement liberticide et qu’elle ait fait disperser une réunion spontanée d’étudiants par les forces de l’ordre au mépris de toutes les règles de droit, nous avons pu penser un temps que, par cette interdiction, elle était fort heureusement revenue à la raison en matière de défense des libertés fondamentales et universitaires. Nous avons cru, en effet, qu’elle avait finalement pris le parti de renoncer au débat programmé pour cause de la présence de Jean-Claude Hulot, tête de liste du Rassemblement National (RN), parti dont les intentions consistent invariablement en promesses de réductions drastiques des libertés d’expression, de réunion et d’association constitutives de la liberté académique que protège encore à ce jour le code de l’éducation.
Nous avons même pensé qu’après s’être souvenu avoir appelé publiquement étudiants et personnels à faire barrage à Marine Le Pen au second tour de la présidentielle de 2022, Carine Bernault aurait pris conscience qu’elle ne pouvait pas, moralement, devenir la toute la première présidente à permettre à un candidat RN de venir exposer dans les locaux de l’établissement ses idées nauséabondes de son parti, ces dernières tenant généralement la liberté académique et l’indépendance des universitaires pour des monstres à abattre. Nous avons eu pour cette raison la faiblesse de croire qu’elle avait fini par estimer que la présence d’un néofasciste dans une réunion-débat à l’université posait problème. Voire qu’elle constituait en elle-même un trouble à l’ordre public ou, à tout le moins, une atteinte portée au «bon ordre universitaire» et donc un bon motif pour justifier, en pure raison académique, le retrait de la première décision autorisant la tenue du Grand débat.
Or il n’en a rien été. Le communiqué des associations organisatrices publié le 24 février, comme l’article en ligne du Figaro paru le 28 février, exposent en effet que si la présence du candidat RN au débat est bien au cœur de la décision d’interdiction, celle-ci a finalement été prise «pour des raisons de sécurité», autrement dit par crainte hypothétique que «l’ultragauche» vienne perturber gravement «l’événement» politique local de ce début mars en raison de la participation de l’extrême droite.
La décision de retrait de l’autorisation antérieure, pour ce que l’on en sait, confirme cet état de fait. Elle se justifie par des considérations vagues et générales, comme la recrudescence prétendue dans tout le pays de troubles inhérents aux débats politiques ou encore, sans indication de leur date, l’existence antérieure d’affrontements récurrents entre «ultragauche» et «extrême-droite» à Nantes.
La présidence avance également l’hypothèse de risques de troubles au motif qu’aurait récemment eu lieu, à Nantes, un rassemblement d’extrême-droite en hommage au jeune néofasciste tué à Lyon, lui-même suivi d’une contre-manifestation. Ce qui fait que l’interdiction prononcée ne paraît reposer sur aucune menace avérée, imminente et précisément identifiée, alors que la loi et la jurisprudence exigeaient qu’aient été présentés aux organisateurs «des éléments suffisamment circonstanciés de nature à établir la réalité des menaces alléguées à l’ordre public et l’impossibilité des service de la présidence ou de police d’y faire face». Auquel cas il pourrait s’agir là d’une décision illégale consistant en une atteinte disproportionnée portée à l’exercice de la liberté d’expression au sein d’une université publique. Un comble pour une présidente d’université !
Mais alors, quelle mouche a bien pu piquer Carine Bernault au point qu’elle prenne le risque d’une décision litigieuse et celui d’une probable volée de critiques ? Tout porte à penser que la présidente de la fac de Nantes a renoncé à son indépendance pour obéir au doigt et à l’œil à une très récente circulaire du 16 février 2026, étonnamment et opportunément cosignée, à dessein, par le ministre de l’Enseignement supérieur et celui de l’Intérieur !
Destinée en apparence à «accompagner au mieux» les chefs d’établissement du supérieur, les recteurs et même les préfets, feignant de rappeler simplement les règles de police administrative en vigueur, cette circulaire invite surtout ses destinataires universitaires à prendre acte, avant toute décision relative à des réunions politiques sur les campus, du «climat très particulier de tensions voire de violences extrêmes autour de tels événements, comme en témoigne la tragédie qui vient d’endeuiller Lyon».
Dès lors, elle forme clairement une injonction faite aux chefs d’établissement de refuser désormais, pour un temps indéterminé, toute demande d’organisation de réunions à caractère politique, quelle qu’en soit la couleur. L’interdiction du Grand débat électoral paraît donc être une conséquence immédiate de cette injonction. Et parce qu’elle offre dès à présent un point d’appui à l’argument de l’égalité de traitement entre organisateurs de réunions, elle enferme désormais la promesse de nouvelles interdictions de débats à caractère politique ou autrement militantes à Nantes Université.
Ainsi, sous réserve d’erreurs dans nos recherches d’antériorité, on retiendra que Carine Bernault a bien failli être la toute première dirigeante de l’université nantaise à autoriser un candidat d’extrême-droite à prendre la parole dans l’un de ses amphithéâtres. Sa décision d’interdiction prise in extremis lui a fort heureusement permis de l’éviter, qu’elle en soit ici remerciée.
En revanche, il semble bien qu’elle soit en France la première présidente d’une université à avoir capitulé devant une circulaire ministérielle qui ne fait pas autre chose que de mettre fascistes et antifascistes sur le même plan, afin de parvenir à interdire toute expression politique critique, en particulier de gauche, à l’université. Là, il ne saurait être question de féliciter la présidente de Nantes Université !
AIDEZ CONTRE ATTAQUE
Depuis 2012, nous vous offrons une information de qualité, libre et gratuite. Pour continuer ce travail essentiel nous avons besoin de votre aide.



