Avec le RN, on ne peut plus rien dire


Comment l’extrême droite tord la liberté d’expression à son avantage et veut faire taire le rap


En haut Kerchak, en bas Soli : deux artistes qui voient le RN porter plainte pour leurs textes antifascistes.

«On ne peut plus rien dire», c’est la complainte des vieux réac’ qui se plaignent de ne plus pouvoir proférer de propos racistes et sexistes en toute impunité. En vérité, la liberté d’expression recule effectivement de manière inédite, mais de l’autre côté de l’échiquier politique et artistique. L’antifascisme, la critique de la police ou le soutien à la Palestine n’ont jamais été autant censurés. La preuve avec les plaintes à répétition du RN contre des rappeurs.

Une plainte pour un morceau de musique

En juillet 2024, la publication du morceau «No Pasaran» sur les plateformes défraye la chronique, quelques jours à peine avant le second tour des élections législatives anticipées. Le titre, signé par plus de vingt artistes, s’inscrit dans le contexte électrique qui a finalement permis à la gauche unie de remporter les élections, avant que le résultat de celles-ci ne soit finalement bafoué par Macron.

Alors que des millions de personnes craignent que le RN n’accède à Matignon, le morceau ne retient pas ses coups contre l’extrême droite et rappelle, à travers ses paroles, toute la violence et la dangerosité du parti. Dans son couplet, le rappeur Kerchak rappelle ainsi quelques évidences : «Tes pensées racistes, va les mettre dans ton cul (…) Tout ce que je sais, c’est qu’on vote pas Marine et baise la mère à Bardella», lance-t-il notamment.

Mais dans les jours qui suivent la publication du morceau, Jordan Bardella s’empresse de dénoncer de prétendus «appels au meurtre», «de la misogynie violente» ou encore «de l’antisémitisme crasse». On notera évidemment l’hypocrisie du Rassemblement National, champion lorsqu’il s’agit d’inverser la réalité et de se victimiser. L’affaire aurait pu en rester là, mais deux ans plus tard, Bardella n’a visiblement toujours pas digéré le morceau et, dans une manœuvre politicienne doublée d’un cruel manque de goût, a décidé de porter plainte pour injure publique à l’encontre de Kerchak, début juillet.

Dans un communiqué, l’avocate de Kerchak, Naïri Zadourian, dénonce l’hypocrisie d’une manœuvre politique «révélatrice d’un rapport profondément problématique de l’extrême droite à la liberté d’expression. Ceux qui invoquent quotidiennement le droit de tout dire pour banaliser des propos stigmatisants se découvrent soudainement une sensibilité extrême dès qu’une œuvre musicale les prend pour cible», écrit-elle notamment.

Un bon facho est un facho vexé

En mai, c’était cette fois-ci le superbe titre «Un facho K.O» de l’artiste Soli qui faisait l’objet d’une plainte pour menaces de mort. Moins de vingt-quatre heures après la sortie du clip accompagnant le morceau, Bardella s’était fendu d’un communiqué larmoyant appelant à faire cesser «la violence politique». Dans le charmant clip du morceau, on voit Soli, drapeau français en main et accompagné de deux jeunes hommes, simuler une confrontation avec trois personnes portant des masques à l’effigie de Jordan Bardella, Marine Le Pen et Éric Zemmour. Le trio est ensuite symboliquement ligoté à un lampadaire – avec du scotch – puis faussement roué de coups, avec notamment un gros plan sur l’amorce d’un penalty dans la tête de Bardella. Drôle de «violence politique» que de caricaturer des responsables politiques dans une vidéo fictive, dans le cadre d’une œuvre musicale.

Manifestement aussi susceptible que dépourvu de flair musical lorsqu’il s’agit de repérer un banger, Bardella s’était même senti pousser des ailes en dénonçant «le manque de notoriété et de talent» de Soli, alors que c’est l’un des tubes de l’été, et l’un des morceaux de rap aux paroles les plus entêtantes depuis longtemps.

Dommage pour le RN : la procédure judiciaire n’aura finalement servi qu’à mettre en valeur le talent artistique de Soli. Son clip dépasse désormais les 700.000 vues sur YouTube, alors que l’artiste ne comptait qu’environ 3.000 abonnés sur la plateforme avant la plainte de Bardella. Le morceau est aujourd’hui devenu une véritable comptine populaire.

Le rap, une vieille obsession de l’extrême droite

Les offensives contre le rap ne datent pas d’hier. Depuis les années 1990 NTM, Ministère A.M.E.R., La Rumeur, Sniper ou encore Médine ont fait l’objet de plaintes, de procédures judiciaires, de demandes d’annulation de concerts et de campagnes politiques. Ces campagnes visant à faire du rap un bouc émissaire culturel, présenté comme intrinsèquement violent ou «anti-France», sont souvent directement portés par des élus frontistes ou des syndicats policiers. Aujourd’hui, la nouveauté s’observe peut-être dans la tentative de récupération qui est faite des thématiques habituellement réservées à la gauche. De la même manière que des collectifs comme Némésis, lorsque Bardella dénonce la prétendue «misogynie» de Kerchak, il ne fait en réalité que créer un écran de fumée pour mieux servir son agenda patriarcal et raciste.

Si l’extrême droite déploie une énergie folle à attaquer le rap, c’est bien parce que cette culture musicale, à bien des égards, incarne tout ce que le fascisme déteste. Issu des marges de la société, le rap a toujours été la voix de celles et ceux qui n’en disposent pas ou si peu dans l’espace publique. Le rap, aujourd’hui comme hier, demeure politique dans la mesure où il continue d’être un outil pour décrire la réalité des pans les plus précaires de la population, celles et ceux qui se situent au croisement des injustices de notre société.

Les plaintes de Bardella s’apparentent donc fortement à des procédures baillons, qui s’insèrent elles-mêmes dans le mépris colonialiste d’une partie de la société contre les cultures musicales issues des marges de la société. Ainsi, l’offensivité verbale des rappeurs et des rappeuses est systématiquement scrutée et mise en exergue pour mieux coller à l’agenda raciste. Dans les médias dominants comme dans la bourgeoisie, de droite mais aussi de gauche, la figure du rappeur est régulièrement ensauvagée et déshumanisée. Alors que la vraie violence est structurelle, des personnalités politiques de tout bord, dont des ministres, montent régulièrement au créneau pour dénoncer tel ou tel couplet qui a eu le malheur de rappeler que la police tue.

Pourtant, à l’inverse, des artistes comme Boris Vian, Brassens ou Renaud ont eux aussi écrit des chansons aux paroles parfois bien plus violentes, sans subir de telles tentatives de censure. Dans sa chanson Hécatombe, Brassens glorifie le lynchage de gendarmes, et c’est une des plus grandes chansons du répertoire traditionnel français. Renaud, dans sa chanson Hexagone, étrillait la police en dénonçant «Les matraqueurs assermentés [qui] assassinent impunément». Le chanteur faisait référence au massacre de la station de métro Charonne, où 9 manifestants anti-OAS avaient perdu la vie, matraqués à mort par des policiers armés de grilles de fer. Avec la classe politique actuelle, ces chanteurs seraient déjà en garde à vue. Aujourd’hui plus que jamais, pour lutter contre ce deux poids deux mesures raciste et colonialiste, il est nécessaire de soutenir les artistes engagés.

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