Encore un projet technologique effrayant : une start-up veut envoyer des milliers de satellites-miroirs dans l’espace pour créer une lumière du jour artificielle et payante

Et si l’on pouvait acheter quelques minutes d’ensoleillement artificiel en pleine nuit, sur une étendue de plusieurs kilomètres ? Le capitalisme a tout colonisé : la terre, l’air, les océans, les sous-sols et les espèces vivantes. Il est désormais à la conquête de la voûte céleste. À mi-chemin entre un mauvais film de SF et un caprice de riche, une entreprise californienne veut pouvoir générer le jour en permanence grâce à une flotte de satellites-miroirs déployés en orbite terrestre. Un projet qui met directement en danger la préservation du ciel étoilé, la santé humaine et qui pave la voie à des usages militaires futurs.
La société Reflect Orbital, autoproclamée «The Sunlight Company» – La compagnie de la lumière du soleil, en français – espère lancer son premier satellite d’ici à «fin 2026», et vient d’obtenir une validation des autorités aux USA. L’instrument est nommé Eärendil-1, encore une référence au Seigneur des Anneaux après Palantir. Il se compose d’un panneau réfléchissant de 18 mètres carrés et serait placé à environ 600 kilomètres d’altitude. Le dispositif agira comme le faisceau d’un miroir, déviant la lumière du soleil vers la Terre, projetant sur cette dernière un immense halo lumineux de plusieurs kilomètres. La société vise le lancement de 50.000 objets du même type d’ici à 2035.
Le lancement de ce premier satellite, s’il se concrétisait, ferait peser de multiples risques sur la planète. Le plus évident provient de la modification de la lumière terrestre. En créant des rayons artificiels au beau milieu de la nuit, Eärendil-1 ajouterait une forte quantité de pollution lumineuse. 50.000 satellites du même genre risqueraient tout bonnement de priver de ciel étoilé les millions de personnes qui auront le malheur de se situer le long de l’empreinte au sol balayé par les miroirs. À cause des villes et de l’éclairage électrique, l’humanité est déjà en grande partie coupée du cosmos pour la première fois depuis qu’elle est sur terre. Le projet accentuerait encore cette rupture. L’American astronomical society estime qu’Eärendil-1 pourrait avoir une luminosité optique jusqu’à quatre fois supérieure à celle de la pleine Lune, de quoi «masquer complètement le signal des objets astronomiques et saturer les détecteurs» dans un cercle de 5 kilomètres de diamètre.
Culte de la productivité
Cette lumière artificielle perturberait également les écosystèmes et la santé humaine. Nos cycles biologiques, calqués sur le rythme jour/nuit, associent la seconde à une période de repos. Une exposition lumineuse nocturne menace la production de mélatonine, surnommée «l’hormone du sommeil», ce qui peut provoquer une modification de nos horloges biologiques. Cela brouillerait encore plus la frontière déjà ténue entre le temps dédié au travail et les périodes de sommeil.
Car c’est bien l’objectif d’un tel projet : d’ici quelques décennies, on pourrait imaginer d’immenses chantiers éclairés 24 heures sur 24, ou des «journées» de travail extensives. Une fuite en avant productive permise par la colonisation du ciel.
Privatisation du soleil
Reflect Orbital justifie ces atteintes à l’environnement en promettant que ses premiers clients pourraient être des équipes de secours de nuit en cas de séismes ou d’incendies… ou encore des centrales solaires. Un éclairage d’appoint payant, bien entendu, qui va de pair avec un greenwashing décomplexé, au travers d’un discours qui promet d’accroître la production d’énergie renouvelable… tout en menaçant les écosystèmes qu’il est censé préserver.
L’entreprise a reçu son accréditation de la Federal communications commission (FCC) pour son premier lancement. Une décision étrillée par un vaste conglomérat d’astronomes qui enjoint l’agence gouvernementale à revenir sur sa décision et pointe un inquiétant vide réglementaire. Malgré une pétition, les alertes de plusieurs sociétés d’astronomie et 2000 commentaires publics appelant au retrait du projet, il n’y a eu aucun débat public ni questionnement sur les risques pour l’environnement d’une telle lubie, alors que l’on parle littéralement de coloniser l’espace.
Usage militaire
Ce projet s’insère de manière plus large dans la vision du monde défendue par la Silicon Valley, au croisement entre impérialisme, colonisation spatiale et privatisation des biens communs. Comme sa cousine militaire Palantir, Reflect Orbital reprend aussi à son compte l’univers de Tolkien tout en déformant sa portée philosophique. Car avant d’être un projet de satellite, Eärendil désigne un personnage de l’écrivain britannique qui devient une étoile, tandis que son avatar technologique risque, lui, de les faire disparaître.
L’histoire montre aussi que ce genre «d’innovation» finit inévitablement par servir des usages militaires. Reflect Orbital évoque déjà la possibilité d’éclairer des « théâtres d’opérations » dans des zones de guerre reculées, pour appuyer des interventions armées. Pourquoi ne pas imaginer de gigantesques miroirs spatiaux, transformés en armes, à même de carboniser sur commande des cibles partout sur le globe ?
Les terres émergées, les sous-sols, l’atmosphère et les océans sont déjà saturées de déchets chimiques, radioactifs et polluants en tout genre. Pour préserver le ciel étoilé et ses merveilles, il est plus que jamais temps d’intégrer l’espace à nos agendas écologiques et anti-impérialistes, d’autant plus que l’Europe ne dispose pas non plus d’une réglementation suffisante en matière de colonisation spatiale.
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