Quand le street art participe à une «action de rayonnement de l’image positive du policier» en pleine bascule autoritaire

Le graffiti est un mouvement subversif dans son essence : parti des ghettos noirs de New York à la fin des années 1970, il s’est répandu comme une traînée de poudre dans toutes les banlieues du monde. Sur des trains et des murs, la jeunesse populaire s’est inventé des signatures, a utilisé l’outil extraordinaire qu’est la peinture aérosol, et a hurlé à la face du monde : «Nous existons». Ce grand mouvement de réappropriation de l’espace s’inscrivait dans le mouvement Hip-Hop, conjuguant plusieurs disciplines artistiques, se revendiquant toutes d’une contre-culture révoltée.
50 ans ont passé, et le graffiti s’est embourgeoisé. Vendu en galeries, reconverti en «street art» inoffensif pour plaire au plus grand nombre, subventionné par les mairies… Dans certaines villes, le graffiti est même devenu une arme de gentrification au service des politiques d’urbanismes, visant à «valoriser» certains quartiers, avec des fresques aseptisées. Heureusement, toute une tradition du graffiti vandale et/ou politique subsiste, en marge des institutions.
Mais en 2026, nous assistons à une inversion totale, qui touche aussi le monde du graffiti : des graffeurs au service de la police. Oui, vous avez bien lu : en pleine période de fascisation et de militarisation de la répression, des peintres se vendent à l’appareil de maintien de l’ordre. C’est un crachat sur l’histoire du mouvement, mais plus globalement un choix politique écœurant.

Ce 23 avril, 53 artistes ont collaboré avec la police après avoir fait, pendant des années, de la «street» leur fonds de commerce. Ils ont participé à l’exposition et à la vente d’œuvres dans le cadre d’un projet baptisé «Polart» – contraction de police et d’art, ou «l’art de la police », une formule aussi orwellienne que si on liait les mots armée et culture – organisée par l’association Fraternité Police. L’objectif de ce groupe est de mener des «actions de rayonnement de l’image positive du policier» ou d’organiser les «évènements de cohésion inter-police», par exemple à travers des sports de combat entre flics.
Quentin Gourdin, le président-fondateur de l’association, est un major en poste à la préfecture de police de Paris (PP). C’est donc lui qui donne les ordres quand il faut massacrer une manifestation. Proche de Fraternité Police, on trouve la députée macroniste et ultra-sioniste Shannon Sheban, qui manifestait auprès d’Alliance et s’affiche sur la page de l’association. Ce gala prétend financer des «maraudes» de policiers pour les SDF. On rit jaune : le travail de la police est littéralement de chasser les pauvres, d’expulser les squats, de virer les campements de sans domiciles. Et les associations qui aident réellement les sans-abris sont réprimées et définancées. Ainsi, derrière ce «gala», il ne s’agit ni plus ni moins que d’une opération de communication cherchant à redorer l’image de la police.
Parmi des œuvres de mauvais goût vendues aux enchères, les «street artists» ont peint sur des boucliers et casques de CRS pour faire oublier que ces outils ont été utilisés pour réprimer, tabasser, et humilier. Un casque est orné de tags «loyauté», «protéger» ou encore «Fraternité». D’autres sont décorés de peintures d’animaux, d’agents qui se font un câlin, d’impacts en forme de cœur. Un dernier montre policier qui aide les SDF. Un véritable conte de fée. Les graffeurs ont même customisé une voiture rapide de la police.

Parmi ces aimables artistes reconvertis en propagandistes de l’ordre établi, ONEMIZER, JACE, C215, Lady K, Zenoy, Greg Guillemin ou CanTwo. Ont-ils été payés, et si oui combien? On se demande ce qui serait le pire: que des street artistes vendent leur âme à la répression pour quelques euros, ou qu’ils le fassent bénévolement, par adhésion idéologique. Surtout dans une période comme la nôtre.
Car tout le monde connaît le bilan de la police. Des centaines de blessés graves. Des milliers de traumatisés. Des dizaines de morts dans les quartiers. L’impossibilité de manifester sans être noyé dans les gaz, voire mutilé. Des actes de torture et de barbarie ces dernières semaines en banlieue parisienne. Un racisme institutionnel. Un vote d’extrême droite ultra-majoritaire. Et une situation qui ne cesse d’empirer.
On imagine que ces street artistes vieillissants se drapent dans l’imaginaire de la culture Hip-Hop et «adorent» écouter les classiques de NTM, Sniper ou IAM, dont les chansons appelaient à se révolter. Mais ils n’ont aucun mal à assurer la com’ de ceux qui auraient arrêté ces artistes.
L’organisation du gala Polart n’est pas une nouveauté. En mai 2025 déjà, une première édition avait lieu au Pavillon Royal, un lieu chic, sous le parrainage de la prestigieuse galerie Drouot. Déjà, la presse félicitait l’initiative. Le Parisien titrait : «Quand le street art rencontre l’univers de la police…» et louait la mise en place «de maraudes de policiers pour aider les personnes à la rue».
Ces dernières années, le graffiti n’a jamais été autant instrumentalisé. Dès qu’il adresse un message politique, le graffiti est effacé systématiquement, et ses auteurs sont inquiétés. Quand il est «neutre» et subventionné, il est utilisé pour repasser les fresques qui dérangent. Nous l’avons vu à Nantes, quand la mairie et l’association de street art Plus de Couleurs ont recruté un graffeur parisien pour repasser la grande fresque contre les violences policières lors de la fête de la musique. Cette peinture avait été réalisée sur les lieux de la charge mortelle du 21 juin 2019, et dérangeait profondément les autorités. La mairie PS a été stratège : plutôt que d’effacer la fresque, elle l’a remplacée par du «street art» inintéressant.
Plus généralement, la vente aux enchères de Fraternité Police s’inscrit dans une vaste opération de communication. L’association Raid Aventure, animée par des policiers et fortement soutenue par les autorités, multiplie les initiatives dans les écoles. Elle débarque pour entrainer des enfants de primaires à donner des coups de matraque, porter des gilets pare-balles, ou jouer au tir… Sur les réseaux sociaux, cette structure affiche de nombreux «ateliers». Il s’agit évidemment d’un endoctrinement délibéré, avec la complicité de l’Éducation Nationale.
Ce genre de manœuvres porte un nom : la contre-insurrection. C’est une doctrine militaire visant à obtenir le soutien de la population dans le cadre d’un conflit armé. Il s’agit de mener des actions de propagande en parallèle des actions de répression, pour obtenir l’adhésion des habitants et donc isoler les opposants. Cette doctrine, élaborée en France, a été utilisée lors des guerre coloniales puis exportée dans de nombreux régimes autoritaires.
Derrière l’aspect «ludique» ou «artistique», habituer dès le plus jeune âge la population aux pratiques policières et militaires, voire les rendre esthétique et fun, n’a rien d’anodin.
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