Cinéma : retour de flamme contre Bolloré

Le tapis rouge de Cannes, où Bolloré se prend un retour de flamme après avoir voulu censurer le cinéma français.

Le 17 mai dernier, lors du brunch des producteurs de cinéma, le directeur du groupe Canal+, possédé par le milliardaire d’extrême droite Bolloré, promettait une grande purge idéologique. Maxime Saada, patron du groupe, annonçait qu’il n’allait plus financer les signataires d’une pétition anti-Bolloré. Canal+ contrôle le cinéma français en l’arrosant d’argent, c’est le premier soutien financier de l’industrie cinématographique de notre pays. Sans lui, la plupart des productions ne peuvent plus faire de films. Avec cette menace, le risque que cette industrie culturelle déjà peu courageuse s’auto-censure est très élevé.

Mais ces derniers jours, nous assistons à un retour de flammes anti-Bolloré inattendu. Suite à ces menaces, de nombreux membres de la «grande famille du cinéma» se réveillent. Le milliardaire menace de faire taire les artistes ? La tribune explose : le texte est passé de 600 signataires à plus 3800, y compris des acteurs et actrices de premier plan ou des grands noms étrangers, donnant une visibilité à cette tentative de censure bien au delà de nos frontières. Un véritable effet Streisand.

Autre chiffre amusant, repéré par le collectif «Zapper Bolloré» : 48 des 56 films français présents cette année à Cannes comptent un ou une signataire de la tribune. Sur le millier de films produits ces 5 dernières années en France, il y a au moins un·e signataire au générique de 600 films. Ainsi, si le milliardaire mettait son projet à exécution, il risque de ne plus y avoir grand monde dans les salles obscures. Les menaces risquent donc de tomber à l’eau, car Bolloré se tirerait une balle dans le pied.

Pour couronner le tout, Canal+ est désormais assigné en justice pour «discrimination» envers les signataires de la tribune anti-Bolloré. En effet, le groupe n’a aucun droit de censurer des créateurs sur la base d’idées politiques. La chaine n’est pas un généreux mécène qui donnerait de l’argent sans contre-partie : Canal+ bénéficie de privilèges, notamment l’autorisation de diffuser certains films en exclusivité à la télévision, en échange de ses financements. Cela ne lui donne pas le droit de choisir qui a le droit à la parole.

Dans ce bras de fer, certaines figures du cinéma se démarquent par leur lâcheté. Par exemple le réalisateur Mathieu Kassovitz, qui passe de «La Haine» à la honte, en prenant la défense de Canal+ qui, selon lui, «fait très bien son boulot». Kassovitz a réalisé un film sur les quartiers populaires dans les années 1990, il a fait l’apologie des services secret français avec la série «Le bureau des légendes» dans les années 2010, qui héroïse les barbouzes et les assassins de la République française, avant de voler au secours de Bolloré dans les années 2020.

Fabien Onteniente, créateur de la série de films Camping, se vante sur RMC : «Moi, je n’aurais pas signé cette tribune». Quel courage. Il ajoute avec mépris : «Dans les 600 signataires, j’en connais pas tant que ça… je ne sais pas où ils les ont trouvés». Alain Chabat, figure de l’esprit Canal des années 1990, joue la carte de la neutralité, et dit avoir l’impression d’être «coincé entre Pigasse et Bolloré». Pigasse étant un homme d’affaire se réclamant de la gauche. Bref, le réalisateur d’Astérix mission Cléopâtre dégaine l’argument du «ni, ni». Enfin, selon le JDD et le Midi Libre, des sources à prendre avec des pincettes, l’humoriste et réalisateur Jean-Pascal Zadi aurait «passé un appel pour s’excuser d’avoir signé la pétition», expliquant qu’il l’aurait «mal lue»…

Une chose est sure, cette tribune et le coup de pression de l’extrême droite qui a suivi ont le mérite de mettre, enfin, un peu de débat politique dans l’entre-soi polissé du cinéma français.

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