À Paris, un déploiement policer massif et stratégie de la tension, des propos déshumanisants et une récupération raciste…

Samedi 30 mai au soir, dans le métro de Paris, des rames étaient saturées de gaz lacrymogène, faisant pleurer les enfants, provoquant des malaises et des mouvements de panique. Des charges ont eu lieu sans relâche dans les rues, de la fin d’après-midi au milieu de la nuit. Le reporter Enzo Rabouy a filmé en direct le coup de matraque qui l’a frappé en pleine tête, gratuitement. Les arrestations musclées au hasard et les courses poursuites jusque sur le périphérique ne se comptent plus. Le slogan touristique «Paris est une fête» n’a jamais sonné aussi creux.
Force est de constater que la ville ressemble désormais plutôt à un terrain de chasse pour la police qu’à un temple de la nuit et du partage. Désormais, chaque événement sportif majeur dans la capitale, et plus largement chaque moment de liesse collective, devient un prétexte pour réprimer et étouffer la joie populaire, le tout accompagné d’une récupérations politiques.
Avant la récupération, il y a la violence. La concentration d’événements sportifs et musicaux à Paris et ses alentours a donné lieu à un déploiement répressif rarement vu dans la capitale. 8000 policiers étaient de sortie en Île-de-France, l’équivalent du pic des Gilets jaunes, accompagnés du déploiement de vidéosurveillance par drones au Parc des Princes, au Stade de France et à la Défense Arena. Ces matchs, comme les Jeux Olympiques, servent de laboratoire pour expérimenter les méthodes de contrôle qui seront généralisées demain.
Stratégie de la tension
Au-delà du seul registre policier, c’est toute la machine juridique qui s’est mise en branle pour boucler ses quotas. Les tribunaux et les commissariats d’arrondissement se sont organisés pour «faire de la place» et permettre un maximum de comparutions immédiates lundi et mardi en prévision des événements de la nuit. Comme pour répondre à cet appétit des tribunaux, le Ministère de l’intérieur a fièrement publié ses performances nocturnes, quasiment heure par heure. 780 interpellations dans tout le pays, dont 283 rien qu’à Paris.
Cette violence d’État revendiquée, cette volonté de faire du «chiffre» se distingue singulièrement sur deux points. Tout d’abord, les populations qu’elles touchent : les amateurs de foot sont souvent issus des quartiers populaires et jeunes. Quand le PSG gagne, c’est toute la banlieue qui débarque dans les beaux quartiers. La population pour qui les prix des billets pour rentrer dans un stade sont inaccessibles. Comme pour enfoncer le clou, cette année, la traditionnelle fan zone – gratuite – sur les Champs-Élysées a tout bonnement été interdite par la Préfecture de Police. À La Courneuve, la mairie a organisé un événement public pour regarder la finale, il n’y a eu aucun affrontement.
Par ailleurs, la répression policière qui a suivi le match a été minutieusement préparée dans les jours qui l’ont précédé. C’est exactement le même procédé que dans les mouvements sociaux : le Ministre de l’intérieur écume les plateaux télés pour annoncer la venue de «milliers de casseurs» tandis qu’en parallèle, des hordes d’éditorialistes insistent sur une soirée à «haute tension». Cet exercice de communication préalable remplit un but bien précis : habituer et préparer les esprits à la violence à venir, pour mieux la justifier ensuite et légitimer l’action des forces de l’ordre, qu’importe sa violence.
Récupération raciste
Après la répression, il y les mots. La victoire du PSG a été l’occasion, comme c’est désormais la coutume à chaque liesse populaire, d’un déferlement de poncifs déshumanisants à l’égard de tous ceux qui ont le malheur de vouloir faire la fête. Marine Le Pen qui parle de «scènes de chaos» et «d’émeutes», Bardella évoque une «violence d’atmosphère» provoquée par des «bandes», tandis que la Maire Les Républicains du 8ème arrondissement va jusqu’à décrire «une arène de guérilla urbaine». Bref, tous les politiques de droite et d’extrême droite se ruent sur un os et le rongent jusqu’à l’écœurement.
Pourtant, les débordements dans le cadre d’événements sportifs sont monnaie courante depuis que le sport existe. À Constantinople, en l’an 532, d’énormes bagarres éclatent entre les supporters de deux équipes rivales de courses de chars, causant des milliers de morts. Au Moyen-Âge la Soule, ancêtre du rugby, est un sport très violent qui cause des blessés graves et des morts, puis des représailles, au point d’être parfois interdit par les autorités. En Amérique Latine, des émeutes sportives entraînent des décès depuis des décennies. La fameuse coup du Monde de 1998, présentée comme un rêve d’unité «black, blanc, beur» avait été marquée par de nombreux incidents et des voitures folles fonçant dans la foule sur les Champs-Élysées. Sans même parler du phénomène anglais puis européen du hooliganisme. Il y a à peine deux semaines des ultras néo-nazis causaient de graves blessures à Paris sans provoquer la même polémique qu’aujourd’hui. On peut le déplorer, mais les tensions suite à la victoire du PSG n’ont rien d’exceptionnel.
Il y a en revanche une touche française : les supporters réalisent de véritables barricades sur les avenues tout en ripostant aux forces de l’ordre, reprenant des gestes ancrés dans l’imaginaire émeutier et social, comme par réflexe. Comment rester insensible à un feu en bas de l’Arc de Triomphe ?
Comme un air de déjà vu
L’année dernière, lors de la précédente finale de la Ligue des Champions, Bruno Retailleau alors Ministre de l’Intérieur dénonçait déjà les «barbares venus dans les rues de Paris pour commettre des délits». Ce lexique déshumanisant aux relents racistes est désormais matraqué à chaque effusion de joie populaire quelle qu’elle soit. Il y a quelques jours, c’étaient les médias de Bolloré qui se ruaient sur les vidéos de jeunes, en partie racisé·es, essayant tant bien que mal d’échapper à la chaleur insoutenable. Ceux qui se baignaient dans le canal Saint-Martin à Paris étaient chargés, verbalisés, parfois gazés sans aucun motif. Nous avons déboursé une somme astronomique pour rendre la Seine «baignable», mais il est interdit par forte chaleur de s’y baigner quand on est jeune et non-blanc. À La Baule, Le JDD parlait d’un quai de gare «pris d’assaut par un attroupement de 300 personnes», comme si cette station balnéaire bourgeoise devait être réservée aux retraités qui votent Fillon.
La jeunesse se fait réprimer en manifestation, en free party, dans les parcs, quand elle va se baigner ou qu’elle organise un barbecue en bas de sa tour. Et quand l’État organise un événement d’ampleur comme les Jeux Olympiques, il est réservé aux riches qui privatisent des places entières nécessitant des QR codes. L’espace public est privatisé et militarisé. Alors puisque l’État réprime de toute façon, quand il y a un rassemblement, quel que soit le motif, il ne faut pas s’étonner que la tension explose naturellement.
Les autorités voudraient un Paris sans peuple, et rendent impossible l’existence de moments collectifs échappant aux logiques de marchandisation. L’adoption au Sénat du projet de Loi Ripost, destiné à réprimer les «pratiques urbaines dangereuse», s’inscrit également dans cette spirale sécuritaire qui veut faire de la société un espace de pure consommation, sans joie ni partage. Contre la tristesse et pour la fête, il est plus que jamais temps de proposer une riposte populaire, festive et joyeuse à la résignation que l’État cherche à nous imposer.
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