«Il s’agit de glisser une petite loi hautement oppressive dans une autre, beaucoup plus large, avec un intitulé très consensuel […] il faut défendre la pleine légitimité de notre parole politique et de nos revendications dans le camp social et révolutionnaire».

Nous avons demandé leur avis à Julie et Madelaine, deux créatrices de contenu pour adulte, sur la «Loi intégrale» actuellement débattue au sein de la classe politique. Les deux jeunes femmes, très suivies sur les réseaux sociaux, ont récemment publié une tribune contre ce projet qui instrumentalise la question des violences sexuelles pour criminaliser et précariser les travailleuses du sexe. Madelaine Rousset est créatrice de contenu pour adultes depuis bientôt neuf ans, et militante pour les droits des travailleur·ses du sexe depuis environ deux ans. Julie alias «juju.bretonne» sur les réseaux, exerce ce métier depuis cinq ans.
Notre échange a largement débordé au delà du seul sujet de cette loi, et a permis d’aborder leur parcours, de leur vision politique et leur engagement, de leur analyse de l’industrie. Un entretien passionnant, à retrouver en exclusivité sur notre site internet.
Vous êtes deux créatrices avec une large audience et vous amenez, dans vos contenus, un engagement politique, culturel et pédagogique. Pourquoi et comment avez-vous choisi cet angle ?
Madelaine : Pour moi, il s’agissait principalement d’une tactique politique : à l’heure où les débats sur le travail du sexe évoluaient en faveur d’un féminisme institutionnel et/ou abolitionniste, il me semblait important de pousser notre parole et nos revendications par tous les moyens dans ces mêmes débats. Prendre de la place, c’est obliger les gens à nous regarder et à nous entendre.
Depuis trop longtemps, nous sommes ignorées, et les réseaux sociaux ont pris une place centrale dans la politisation du public. J’ai tourné cela à notre avantage. Concernant les contenus politiques plus « mainstream », c’était, pour certains d’entre eux, une façon amusante de créer de l’engagement tout en sensibilisant les plus dépolitisés de mon public à des théories simples et accrocheuses.
La satire de la domina comme symbole à la fois de la bourgeoisie et de la rébellion marche bien dans l’esprit du gooner [masturbateur, ndlr], qu’il soit de droite ou de gauche.
Julie : Les créatrices de contenu pour adultes ont un fonctionnement un peu à part dans le champ de l’influence et des réseaux sociaux : nos revenus dépendent quasi intégralement des abonnements et des achats de nos abonnés sur les plateformes pour adultes, les marques refusant, dans leur grande majorité, de travailler avec nous.
La contrepartie de cette marginalisation forcée est que notre parole politique est extrêmement libre, contrairement à l’immense majorité des influenceurs et créateurs de contenu sur les réseaux, qui sont systématiquement contraints de policer et de dépolitiser leurs discours.
Dans un contexte de montée des autoritarismes politiques, ayant les moyens et l’opportunité de prendre la parole, je souhaitais apporter ma pierre à l’édifice, même de manière un peu sexy.
En revanche, le militantisme pour les droits des TDS relève d’une autre logique : nous sommes une communauté de travailleur·ses qui possède peu de relais médiatiques et politiques. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes pour faire entendre notre voix.

La création de contenu de charme est-elle un champ de bataille politique ?
Madelaine : Depuis toujours, la pornographie est un terrain de lutte, car le corps et la façon dont il est mis en scène en constituent eux-mêmes un. Le sexe est politique, la représentation des corps est politique : quand on pense que c’est sale et que cela menace la bonne société, c’est politique !
Le monde de la nuit a d’ailleurs été un milieu largement investi par les cultures alternatives et par les personnes marginalisées, car c’était aussi dans ces univers qu’elles trouvaient une place et une communauté, par opposition au monde classique, standardisé et oppressif.
Marsha P. Johnson, Sylvia Rivera ou Carol Leigh sont des personnes qui ont été engagées à la fois pour les travailleur·ses du sexe, mais également auprès des personnes queers ou non blanches. Les débats concernant le travail du sexe nous suivent jusqu’à aujourd’hui. On oppose une vision matérialiste du travail du sexe à une vision soit misogyne, soit maternaliste. Les gens oublient trop facilement que l’ennemi de classe n’est ni l’étranger, ni l’homme, ni la pute, mais tout simplement le bourgeois, et qu’empêcher les personnes marginalisées de gagner leur vie, même par des moyens non conventionnels, n’est pas une solution viable pour démanteler le patriarcat ou le capitalisme.
Les décisions politiques se font avec ou malgré nous : nous avons tout intérêt à les suivre et à y participer par la lutte.
Julie : Je rajouterais que c’est la multitude des discours ayant pour objet la pornographie qui la transforme nécessairement en champ de bataille.
Entre le courant abolitionniste, qui prétend nous rédimer, ceux qui nous traitent de petits-bourgeois car nous vendons un service, les marxistes qui distinguent la vente « de la force de travail » de celle « de son corps » pour nous disqualifier — quand un ouvrier meurt au travail, est-ce sa force de travail qui meurt ? —, ou encore les réactionnaires qui tiennent des discours déshumanisants à notre égard, comme lors de la mort de Sonia Bellina [une créatrice de contenu assassinée, dont le corps a été retrouvé calciné le 12 aout 2026], il est difficile de porter cette analyse féministe et matérialiste de la création de contenu pour adultes.
Nous cherchons ici-bas, comme n’importe quel·le travailleur·se, à défendre notre dignité et nos droits sociaux élémentaires.
Quelles sont les origines et les objectifs de la loi dite « intégrale » ? Qui est à l’initiative de ce projet ?
Madelaine : La loi intégrale a été rapportée par Céline Thiébault-Martinez et elle est très favorablement soutenue par Yaël Braun-Pivet, qui a exigé une procédure accélérée pour sa mise en place. L’article 25, qui concerne le travail du sexe en ligne, sera quant à lui rapporté lors des discussions à l’Assemblée nationale par Isabelle Rauch. Trois figures très abolitionnistes du travail du sexe, qui feront office d’expertes, avec la commission spéciale des députés choisis à cet effet.
Cette loi entend répondre aux violences sexuelles et sexistes envers les femmes et les enfants, et a trouvé son élan social et politique après l’affaire Lyhanna, pour laquelle le gouvernement n’a pas su obtenir d’excuses ou apporter de réponses proportionnées.

Vous avez publié une tribune contre cette loi. En quoi considérez-vous qu’il s’agit d’une instrumentalisation ?
Madelaine : À l’approche des élections, et sachant que Macron avait fait de la cause féministe l’un de ses chevaux de bataille, il est de bon ton de finir le mandat sur une grande loi visant à défendre les femmes et les enfants, malgré tout ce qu’elle comporte de répressif et tout ce dont elle manque en matière de financements.
Pour les autres partis, c’est de la bonne image à bas coût. S’opposer à une loi supposée défendre les femmes et les enfants, après le meurtre d’une petite fille, serait de toute façon mal vu.
Du reste, peu de personnalités politiques s’intéressent aux travailleur·ses du sexe, et pour cause : nous sommes perçues comme les ultimes victimes du patriarcat, qu’il faudrait sauver d’elles-mêmes, quitte à leur retirer leur emploi et leur agentivité.
L’article 25 fait office de cavalier législatif : il s’agit de glisser une petite loi hautement oppressive dans une autre, beaucoup plus large, avec un intitulé très consensuel.
Julie : Il nous apparaît très dangereux d’intégrer à un projet de loi de lutte contre les violences sexistes et sexuelles un article — l’article 25 — qui dépasse très largement ce cadre et entend précariser et priver de revenus des milliers de personnes en France.
La véritable violence ne serait-elle pas alors celle du législateur, qui entend, par la force, qualifier de victime une communauté de travailleur·ses qui ne se reconnaît pas dans ce qualificatif et qui reste sourd à nos appels à obtenir les mêmes droits que le reste de la population ?
En quoi l’article 25 risque-t-il de précariser et de mettre en danger de nombreuses créatrices de contenu ?
Madelaine : L’article 25 prévoit d’étendre le modèle nordique, c’est-à-dire la criminalisation du client et la définition du proxénétisme, au champ virtuel. C’est le modèle qui est en vigueur depuis 2016 concernant la prostitution en France.
Un client de prostituée risque 1 500 € d’amende pour avoir fait appel à ses services, tandis que la définition du proxénétisme est si large qu’elle englobe les situations d’entraide entre TDS, l’emploi d’un comptable, d’un développeur web ou d’un garde du corps, ou encore la location.
Ces mesures ont gravement précarisé les TDS et les ont rejeté·es dans des situations dangereuses. Les TDS qui travaillent en présentiel doivent se cacher pour protéger leurs clients, luttent avec les institutions et sont victimes d’isolement social, ce qui constitue un terrain parfait pour toutes sortes d’abus ou de réseaux criminels.
Après dix ans de modèle nordique, les associations de TDS alertent sur sa dangerosité. Et aujourd’hui, nous sommes également menacé·es.
Dans la réalisation de contenu pour adultes à distance, différentes personnes peuvent intervenir : des acteurs, des monteurs, des comptables et, bien sûr, les hébergeurs desdits contenus. Avec la loi intégrale, ils seraient considérés comme nos proxénètes, puisqu’ils aideraient notre prostitution en ligne.
Et nos clients, ne pouvant plus acheter nos contenus — un virement est traçable via la banque, contrairement à un paiement en liquide —, se tourneront vers des plateformes et des réseaux moins sécurisés, non conformes aux législations en vigueur concernant les contenus et les vérifications d’identité, et sans garanties de rémunération pour les TDS.
Snapchat et Telegram, contrairement à OnlyFans, sont bien moins rigoureux lorsqu’il s’agit de vérifier qui télécharge quel genre de vidéos. Ce phénomène a d’ailleurs été observé depuis la mise en place de la vérification de l’âge des utilisateurs sur les sites pour adultes : beaucoup se dirigent vers des sites non régulés pour éviter d’avoir à fournir leurs documents d’identité.
Ce que l’on risque concrètement : l’impossibilité d’exercer notre métier et une discrimination abominable sur le marché de l’emploi classique. « Désolé, vous ne représentez pas les valeurs de l’entreprise. »
Julie : Je rajouterais qu’une loi similaire concernant le travail du sexe virtuel a été adoptée en Suède en 2025. Nos collègues suédoises ont documenté les effets de cette nouvelle législation : moins de revenus, plus de pauvreté, et certain·es TDS ont fait le choix, pour joindre les deux bouts, de se tourner vers la prostitution en présentiel. Quelle alternative y a-t-il quand on ne peut plus exercer notre métier et que notre condition sociale constitue un motif de licenciement pour les entreprises et le service public ?
Cette loi ne risque-t-elle pas de renforcer, paradoxalement, les monopoles du travail du sexe et donc les maltraitances, au détriment des petit·es créateurs et créatrices de contenu ?
Madelaine : Les plateformes qui seront principalement surveillées seront précisément les plus grosses, les plus connues et les plus visitées. Au contraire, la loi va renforcer les réseaux alternatifs, plus dangereux, plus discrets, hébergés à l’étranger, là où la loi ne les atteint déjà pas, et qui n’exercent pas de censure sur certains contenus : revenge porn, pédopornographie, contenus incestueux, etc. Ceci dit, il est certain que la précarisation va d’abord affecter les plus petit·es d’entre nous.
Pensez-vous que cette loi s’inscrit dans une offensive liberticide plus large, au même titre que la loi sur l’anonymat en ligne ?
Madelaine : Je pense qu’il y a une claire intention de s’en prendre au contenu pour adultes et à tout ce qui va sembler « déviant », « violent », ou qui contrevient à ce qu’il est jugé acceptable de publier sur Internet, dans les images comme dans les messages.
Depuis longtemps, la censure de la pornographie sert de pied dans la porte pour censurer d’autres choses jugées sensibles, car personne n’ose s’y opposer. Au final, c’est la liberté d’expression elle-même qui est en danger. Cela concerne absolument tout le monde.
Julie : Évidemment, il est très questionnable qu’un État porte une telle atteinte aux libertés personnelles en empêchant deux adultes majeurs et consentants d’interagir sexuellement ensemble.
Dans un contexte où un nouveau paradigme de surveillance algorithmique de l’espace public et numérique s’impose, la stratégie politique reste la même : avancer une cause louable — protection des mineurs, lutte contre l’exploitation, etc. — pour imposer des mesures liberticides – qui dépassent largement le cadre de la lutte contre les violences – d’abord aux marges, puis à des millions de personnes.
Avez-vous un avis sur la criminalisation croissante du travail du sexe — le gouvernement a aussi bloqué les sites pornographiques — alors que, dans le même temps, les autorités couvrent — ou du moins regardent ailleurs — les violences sexuelles et la pédocriminalité systémique ?
Madelaine : La bourgeoisie qui décide de ce qui relève ou non de la criminalité : on a l’habitude !
Julie : Pour moi, il s’agit d’une stratégie qui vise à détourner l’attention vers les mauvaises causes, à alimenter de faux débats pour dédouaner le pouvoir politique de toute responsabilité quant aux causes structurelles des formes de violence qui traversent notre société (manque de moyens dans l’éducation, l’aide sociale à l’enfance, la psychiatrie ; manque de prévention sur les VSS dans les programmes éducatifs ; manque de moyens pour les enquêtes sur les faits de VSS, etc).
On n’a pas attendu l’émergence de la pornographie vidéo dans les années 1970, puis sa massification numérique dans les années 2000, pour que les violences sexuelles et sexistes apparaissent : elles sont le fruit d’une culture et d’un système d’impunité. On peut éventuellement parler de la pornographie comme d’un miroir de la société qui la produit, comme tout produit culturel.
Or, sa criminalisation produit deux effets : un accroissement du niveau de contrôle social et numérique des conduites et des comportements — comme ce fut le cas en levant l’anonymat pour l’accès au porno, mesure que Macron a cherché à étendre au reste des usages d’Internet — et, ironiquement, une escalade dans la gravité des contenus que l’on peut trouver en ligne. Car pornographie légale signifie aussi pornographie sur laquelle les plateformes exercent une modération : pas de revenge porn, de contenus volés, de pédopornographie, etc.
Comment lutter contre l’article 25 ? Comment vous soutenir ?
Madelaine : En parler autour de soi, alerter le plus possible, écrire à ses député·es ! C’est par un rapport de force médiatique et par une forte sensibilisation que l’on pourra changer les choses et convaincre que nous avons besoin de droits plutôt que de répression !
Julie : Il faut défendre la pleine légitimité de notre parole politique et de nos revendications dans le camp social et révolutionnaire. Il n’est plus possible de nous disqualifier comme sujet politique au nom de distinctions spécieuses entre travail et travail du sexe, qui dissimulent mal un rapport puritain à la sexualité et une volonté explicite d’exclusion.
Il faut offrir aux TDS le maximum de tribunes, construire un rapport de force politico-médiatique pour dénoncer l’article 25 de la loi intégrale et interpeler les législateurs.
Il faut en finir avec un pseudo-féminisme bourgeois et institutionnel, émanant du PS et du PCF jusque dans les syndicats, pour imposer un féminisme matérialiste directement lié aux luttes sociales et écologistes.
Tout l’enjeu, pour nous, est de sortir d’une logique purement entrepreneuriale et individualiste : il s’agit d’imposer nos revendications, telles que la fin des discriminations qui nous visent, de gagner collectivement des droits, mais également de tisser des liens au-delà de notre propre milieu.
On ne peut qu’espérer qu’à terme, notre existence publique et notre parole politique cessent d’être systématiquement déconsidérées du fait de notre activité.
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