Jeux vidéos ou massacres de masse ?


Depuis la réélection de Trump, la communication officielle de la Maison Blanche atteint des sommets de déshumanisation et de cynisme


Steven Cheung, le communicant de la Maison Blanche, et quelques montages inhumains postés par les USA.

Trump dans un avion de chasse déversant des tonnes d’excréments sur les manifestations «No King» qui ont réuni des millions de personnes contre lui. Des iranien·nes transformé·es en quilles de bowling, suivies d’explosions de missiles, avec une esthétique des jeux vidéo pour illustrer des agressions militaires. Un jeu pour enfant où une souris clique sur «start», suivi d’une série d’images bien réelles de bombardements sur fond de musique électronique. Ce sont les vidéos publiées sur le compte officiel de la Maison Blanche. Dans une mise à distance sidérante de la souffrance de milliers de victimes civiles à travers le monde, la communication politique de l’administration Trump atteint des sommets d’horreur.

Transformer les crimes de guerre en vidéos ludiques

Qui l’aurait imaginé : la culture du mème et les codes geek au service de la violence militaire des USA ? Le message en est encore plus terrifiant : nous vous massacrons, mais en plus, cela nous amuse et nous transformons vos souffrances en visuels humoristiques.

Il y a d’abord eu, à partir de septembre 2025, la mise en scène des bombardements de bateaux dans les Caraïbes, supposément liés au narcotrafic. Sur les 45 frappes réalisées par l’armée étasunienne, Trump en repartage pas moins de 7 sur ses différents réseaux sociaux. Des exécutions filmées depuis des engins de guerre, montrant une mise à mort extrajudiciaire. Autant de crimes revendiqués par le compte officiel du président des USA.

Des cartes de Saint-Valentin ironisant sur la capture de Maduro

Ensuite, en janvier, la photo de Nicolas Maduro menotté, à bord d’un navire de guerre, fait le tour du monde. Le président vénézuélien, enlevé en dehors de tout droit international, est par la suite exhibé dans une camionnette ouverte à la vue de tous en pleine New York, et largement repris sur les réseaux sociaux de la galaxie MAGA. Le jour de la Saint-Valentin, le compte de la Maison Blanche diffuse des cartes avec l’ancien président vénézuélien enlevé.

Avec l’agression impérialiste conjointe des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, cette communication passe à la vitesse supérieure et s’accompagne de contenus toujours plus déshumanisants. Dans plusieurs vidéos postées sur les comptes de la Maison Blanche, des montages mêlent des images de bombardements et des extraits de jeux vidéo. Les Iraniens sont transformés en quilles de bowling renversées par un avion de l’US Army. «Strike», ajoutent les communicants en description.

Ces personnages de synthèse qui visent «dans le mille» entre deux vidéos de vrais bombardements, alors même que l’une des premières frappes des USA en Iran a été sur une école de jeunes filles, tuant plus de 100 personnes, est d’une abjection totale. Même les régimes fascistes ne filmaient pas leurs crimes de guerre pour les transformer en contenus humoristiques.

Cette esthétisation de la guerre et sa théâtralisation participent à la mise à distance des souffrances des peuples qui subissent ces mêmes bombardements. Alors que les armées impérialistes des agresseurs sont accusées de crimes de guerre et d’exactions, ces montages se jouent du droit international et font d’une tragédie un spectacle. Derrière cette stratégie, un certain Steven Cheung, directeur de la communication de la Maison Blanche, connu pour ses outrances, son agressivité et ses insultes compulsives à l’égard de ses adversaires politiques sur les réseaux sociaux.

Loin de pouvoir se réduire à une simple question de communication politique superficielle, les différents exemples que nous venons d’énumérer illustrent un glissement généralisé du rapport à la réalité entretenu outre-Atlantique. Donald Trump, banni des réseaux sociaux après sa tentative de coup d’État en janvier 2021, est resté obsédé par le contrôle des médias et du net.

Contrôler les médias

La création de son propre réseau, Truth Social, en février 2022, illustre ce basculement. Le multi-condamné dispose désormais de sa propre plateforme — sans aucune modération, évidemment — pour s’adresser à ses fanatiques. Bien que restant marginal dans son nombre d’utilisateurs, ce court-circuitage des réseaux sociaux traditionnels s’inscrit dans une défiance plus large de Trump à l’égard de tous les contre-pouvoirs.

Le Fourth Estate, le quatrième contre-pouvoir (avec le législatif, l’exécutif et le judiciaire), désigne l’influence que détient la presse dans la société étasunienne. Ainsi, le système démocratique outre-Atlantique est vu comme un ensemble de forces s’annulant elles-mêmes pour empêcher tout despotisme, et les médias, encore plus qu’en France, sont supposés représenter les intérêts de la société civile.

Mais la pratique autoritaire du pouvoir de Donald Trump ne saurait tolérer aucun adversaire. L’idéologue en chef de la Maison Blanche, Steve Bannon, a théorisé cette stratégie de communication effrayante. Longtemps relégué aux marges des sphères politiques néofascistes, l’homme appartient à la mouvance du «Dark Enlightenment», littéralement les «Lumières obscures», c’est-à-dire le négatif des Lumières et du progrès. Avec d’autres figures issues du techno-fascisme dans lequel baigne désormais la Silicon Valley, comme Peter Thiel ou Curtis Yarvin, la stratégie de Bannon peut se résumer avec ses propres mots : «La véritable opposition, ce sont les médias. Et la manière de les gérer, c’est d’inonder la zone de merde».

Très concrètement, l’objectif assumé de Trump est de créer un état de sidération en multipliant les annonces à une vitesse hallucinante pour empêcher toute réaction. Dès qu’un mouvement s’organise pour protester contre tel ou tel décret, une nouvelle guerre ou un nouveau piétinement de l’État de droit nous plonge dans un état de stupéfaction.

La France n’est pas exempte de cette modification de la place des médias en tant que contre-pouvoir. Depuis son second mandat, dans les rares déplacements d’Emmanuel Macron, la presse française est désormais tenue à distance. L’Élysée interdit quasiment systématiquement la présence de journalistes dans les déplacements du chef de l’État, et ne fonctionne que par «pools».

Un pool consiste à autoriser à une poignée de journalistes tirés au sort la couverture d’un événement, à charge pour eux de partager leurs images avec leurs confrères. Une pratique qui permet à l’entourage du chef de l’État de minimiser le nombre de journalistes présents et de mieux contrôler l’image diffusée. Le paroxysme de cette pratique a été la mise en scène de Macron devant un sous-marin nucléaire il y a quelques jours : une intervention millimétrée, entièrement scriptée par les communicants de l’Élysée, et diffusée telle quelle dans les médias aux ordres.

Les tensions sont régulières avec l’équipe élyséenne : lors d’une visite officielle au Canada en septembre 2024, le pool français avait été écarté d’un bain de foule à Montréal, où Emmanuel Macron avait été copieusement hué. «Les forces de l’ordre, sur consigne de l’Élysée, ont empêché des journalistes du pool TV de couvrir un bain de foule en partie hostile au président», avait dénoncé l’APP.

À plusieurs reprises, Emmanuel Macron est allé jusqu’à effectuer des déplacements sans aucun journaliste, dans des bars-tabacs du Doubs, de l’Aisne ou de la Haute-Marne. L’Élysée justifie ces incursions par la volonté d’échanges «sans filtre» avec les Français. Pourtant, la présence systématique de la photographe officielle, d’une caméra et d’un communicant révèle une opération de communication, hors de tout regard contradictoire.

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