Coronavirus : burn out dans les hôpitaux


“Un héros ça ne craque pas” : déprime, angoisses, tentative de suicide …


On parle beaucoup du manque de protections pour les soignants et soignantes, de la saturation des hôpitaux, de la maladie qui frappe le personnel, mais moins des conséquences psychologiques de la pandémie. Derrière le discours instrumentalisé par le gouvernement sur les «héros» en blouses blanches, le personnel soignant frôle le burn out. Le journal Ouest-France révèle aujourd’hui :

• Qu’une une infirmière a tenté de se suicider en se tranchant la gorge. Un drame passé sous silence

• Que 600 soignants sont contaminés rien qu’au CHU Strasbourg, entraînant de fortes angoisses

• Qu’il règne un «climat anxiogène» et des «symptômes dépressifs»

• Qu’il va «arriver un moment où les médias vont arrêter de parler de la crise sanitaire. Mais les soignants ne vont pas arrêter de souffrir»

L’article complet de Ouest-France :

«Coronavirus. Dans les hôpitaux, l’angoisse cachée des « héros » confrontés au Covid-19

Ouest-France a visionné une conférence dédiée au soutien psychologique des soignants confrontés au Covid-19. Si quelques-uns s’autorisent à craquer, la plupart n’osent pas. Ce qui inquiète les psychiatres des CHU.

Et soudain, au beau milieu de la visioconférence rassemblant plusieurs centaines de médecins urgentistes, comme une douche froide. Glaciale, même. L’événement n’a pas fait les gros titres ni même été communiqué aux médecins des CHU français. «Nous avons eu une infirmière qui s’est tranché la gorge. Hospitalisée en urgence absolue. Elle pensait avoir contaminé son mari qui avait des quintes de toux.» C’est Pierre Vidhailhet, psychiatre au CHU de Strasbourg (Bas-Rhin), qui souffle ces mots.

Ce professeur est l’un des intervenants de cette visioconférence, organisée ce mardi 7 avril, dans la soirée, par la Société française de médecine d’urgence et dédiée au soutien psychologique des soignants confrontés au Covid-19. Chez lui, dans les hôpitaux publics alsaciens, au-delà des décès de patients qui s’accumulent, chacun des médecins, infirmiers, aides-soignants, a vu un collègue touché par le virus. « 600 soignants sur 12 000, recense Pierre Vidhailhet. Dont certains sévèrement. Au CHU de Mulhouse, plusieurs sont en réanimation. »

Résultat, un climat extrêmement anxiogène. Qui entraîne, égrène-t-il, « symptômes dépressifs, anxiétés importantes, cauchemars, consommations d’alcool plus importantes ».

Sa consœur, Frédérique Warembourg, psychiatre au CHU de Lille (Nord), abonde. Son équipe, dit-elle, a « récemment » dû intervenir en urgence pour tenter d’apaiser des soignants, tellement submergés qu’ils déliraient voire confiaient des envies suicidaires. D’autres, assure un médecin urgentiste qui assiste à cette conférence, « refusent de rentrer dans des chambres de patients atteints du Covid-19 ».

Ces psychiatres alsaciens et nordistes ont eu beau mettre en place des hotlines, à l’instar de Strasbourg où les soignants peuvent appeler de 9 h à 22 h, seule une poignée d’entre eux osent confier leur mal-être.

«Un héros, ça ne craque pas»

« Un héros, ça ne craque pas », soupire Nathalie Prieto, du CHU de Lyon (Rhône). Cette psy revient sur l’image collée aux médecins, infirmiers et aides-soignants par le président de la République : « Cela crée une sorte d’émulation. Nous sommes applaudis à 20 h, nous sommes les sauveurs, nous sommes parmi ceux qui sont au front. » Après cette quasi-panthéonisation, comment oser avouer ses angoisses de communs des mortels ? « C’est effectivement dangereux… »
Les psys des CHU de Lille et de Strasbourg ont donc décidé de ne pas rester les bras ballants. Ils ont lancé ce qu’ils appellent des « maraudes ». Ils vont au contact des soignants, non «au cœur des réacteurs», là où les patients atteints du Covid-19 sont soignés, mais à proximité, dans les salles de repos. «On arrive à repérer ceux qui ne vont pas très bien ou ont besoin de vider leur sac.» Ceux qui, simplement, le masque retiré, ont besoin de déverser leurs états d’âme. «Il est difficile notamment de se dire qu’en rentrant chez soi, on a peur de prendre dans ses bras son enfant.»

Frédérique Warembourg raconte : «Certains nous disent, “vous êtes les seuls à prendre soin de nous”.» Elle insiste : «Servez-vous des cellules médico-psychologiques maintenant !»

Un médecin urgentiste interroge : «Oui, mais quand on est trop épuisé pour le faire…» Que le surmenage en arrive à anesthésier ses impérieux besoins de confidence, c’est justement ce que craignent tous ces psychiatres.
«Ils sont dans l’action mais quand ça retombera…»
Ils ont tous un œil sur une étude chinoise qui a sondé la santé mentale des soignants des hôpitaux de Wuhuan exposés au coronavirus, parue dans The Journal of the American Medical Association. « Les résultats sont édifiants, s’inquiète Nathalie Prieto. Même si le contexte culturel est différent, les chiffres sont révélateurs : 50 % présentent des symptômes de dépression, 44 % d’anxiété, 34 % d’insomnie. » Et plus grave, 71 % de détresse post-traumatique. «C’est considérable.»

«Actuellement, les soignants sont dans l’action. Mais quand ça retombera…», se préoccupe Pierre Vidhailhet. «Il va arriver un moment où les médias vont arrêter de parler de la crise sanitaire. Mais les soignants ne vont pas arrêter de souffrir.» Tout en continuant à travailler. Dans l’ombre, comme avant. Sans l’étiquette de «héros» que la plupart des Français auront vraisemblablement décollée de leur blouse blanche.»


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