États-Unis : l’obscurité gagne encore du terrain


«Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie mais son évolution par temps de crise»
Bertolt Brecht



Vous avez aimé 2020 ? Vous allez adorer 2021. Alors que la situation politique française est un mélange entre un épisode de Groland et une réunion de managers autoritaires, les USA nous offrent un spectacle invraisemblable : un soulèvement d’extrême droite et l’effondrement total des repères politiques dans la première puissance mondiale.


Les images ont fait le tour du monde, elles sont déjà historiques. Un discours lunaire de Donald Trump, immédiatement suivi par l’envahissement du Capitole, à Washington, par une foule clownesque de militants d’extrême droite. Une ligne dérisoire de policiers sans armes qui « cède » avant même que les Trumpistes n’avancent. Les murs escaladés. Les élus évacués en urgence, certains avec des masques à gaz. La salle du Congrès envahie sans difficulté par des fascistes déguisés. Des drapeaux esclavagistes, libertariens ou pro-Trump, et des symboles néo-nazis dans les couloirs du pouvoir : un sweat qui se réfère au camp d’extermination d’Auschwitz dans l’enceinte même du Capitole ! Des armes de guerre et des nazis qui font des selfies avec la police. Des partisans de Trump qui miment l’agonie de George Floyd à deux pas du Congrès, devant les caméras. Des bombes artisanales retrouvées. Et une femme abattue par un agent.

«Chaos», «guérilla», «individus», «émeute»

Les médias dominants parlent beaucoup des événements en prenant soin de ne pas les qualifier politiquement. Un coup d’État d’extrême droite ? Un pas de plus vers une guerre civile dans une Amérique divisée comme jamais ? Le début d’un soulèvement fasciste ? Pour l’instant, difficile à dire. Mais derrière cette galaxie pro-Trump se trouve tout un système de milices armées «patriotes» qui prolifèrent ces dernières années dans le pays, et un mouvement : Qanon.

Avec l’effondrement de la politique classique, l’isolement et le climat de mensonges tous azimut, le mouvement Qanon, apparu sur internet, se développe de façon phénoménale aux USA et dans le reste de l’Occident. En résumé, c’est une galaxie de théories selon lesquelles Trump serait un héros qui combat secrètement une secte de pédophiles qui enlèvent les enfants pour leur voler du sang, le tout avec le soutien de «l’État profond» et de milliardaires sataniques. Entre autres affirmations, une pizzeria de Washington serait l’un des centres des réseaux pédocriminels. Une bouillie tout sauf délirante : plusieurs millions d’américains partageraient les idées de Qanon, une élue au Congrès est issue de ce mouvement, et certains membres ont même organisé des attaques armées ces derniers mois.

Comment en arrive-t-on là ?

Dans notre période de crises totales, les horizons désirables et les perspectives communes n’existent plus. La fiction démocratique est en miettes, la défiance envers les médias totale. Plus personne ne croit un traître mot de ce que disent les autorités, en particulier depuis la pandémie. Les alternatives politiques sont asphyxiées. La misère sociale et affective atteint des sommets, amplifiée par les mois de confinement.

Sur ce terreau, les écrans prennent une place inouïe dans nos vies, pour le meilleur et pour le pire. Il peuvent être des contre-pouvoirs ou propager les pires mensonges et les grandes peurs. Dans une Amérique fracturée, avec un racisme omniprésent, les clefs de lecture millénaristes, xénophobes, sexistes, mystiques ou réactionnaires ont le vent en poupe. Et dans cette période d’incertitudes, les assauts contre les lieux de pouvoir semblent devenir les gestes naturels de toute action collective.

Et en France ?

Ne regardons pas la situations des États-Unis avec un air moqueur ou ironique. Ici même, l’extrême droite est déjà partout : sur les plateaux télé, dans la police, dans les cercles du pouvoir. Comme aux États-Unis, des groupes armés réactionnaires commencent à se constituer. Il y a quelques jours encore, un militant d’extrême droite au profil Trumpiste tentait de tuer sa femme avant de tirer sur des gendarmes.

En France aussi, l’imaginaire d’une attaque du Parlement est un fantasme fondateur des fascistes depuis 1934, et les cortèges de la Manif Pour Tous appelaient à «prendre l’Assemblée» en 2013 sans être réprimés. Pendant ce temps, le gouvernement Macron essaie de comparer les néo-nazis américains aux Gilets Jaunes qui se battent pour la justice sociale et plus de démocratie. Une opération politique obscène venant d’un pouvoir qui fait tout pour favoriser l’extrême droite. Tout est renversé. Plus rien n’a de sens. C’est délibéré.


Écrivons rapidement des perspectives communes et désirables, sinon le fascisme imposera son propre imaginaire et son agenda.


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