🦆 Que se passe-t-il au Canard Enchaîné ?


Effondrement des ventes, virage Ă  droite, emploi fictif


Le Canard EnchaĂ®nĂ©, c’est une institution vĂ©nĂ©rable de la presse française. Un journal respectĂ©, que personne n’ose trop critiquer. Et encore moins parler de son virage droitier. Un peu comme un grand-père qu’on aimait bien, mais qui devient de plus en plus gĂŞnant Ă  chaque repas de famille. Parlons en.

En 1ère page du numĂ©ro ce mercredi 13 septembre, un Ă©dito d’une mauvaise foi accablante titrĂ© «La Nupes, une vraie boucherie», qui vise Ă  dĂ©fendre Fabien Roussel. Selon le Canard, le communiste adorĂ© de la droite aurait «la fibre populaire». Il serait le seul Ă  mesurer la distance «entre la gauche et les masses». Contrairement Ă  la France Insoumise qui serait un ramassis de «bobos».

On a dĂ©jĂ  entendu ça 300 fois sur les plateaux de Cnews. On s’y attend moins dans le Canard. Rappelons que Roussel est le fils d’un Ă©lu et journaliste. Il n’a jamais bossĂ© de sa vie, et a bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un emploi fictif. Alors pourquoi est-il qualifiĂ© de «populaire», lui qui n’a rien d’un prolĂ©taire ? Parce qu’il dit des choses de droite ? Selon le Canard EnchaĂ®nĂ©, c’est parce qu’il ne fait pas «la leçon». Autrement dit, il appelle Ă  manger de la viande. Un sacrĂ© combat d’avant-garde, alors que le rĂ©chauffement climatique s’emballe, et que notre civilisation n’a jamais tuĂ© autant d’animaux.

Le Canard poursuit sur «l’assistanat». Roussel briserait le «politiquement correct» en dĂ©nonçant les allocations et les minimas sociaux. Vraiment courageux ! C’est exactement le discours tenu par l’immense majoritĂ© des mĂ©dias et de la classe politique depuis 40 ans. Peu importe, pour le Canard, c’est ça la vraie gauche. Pour le journal, cĂ´tĂ© France Insoumise, on prĂ©fère «s’Ă©tioler dans l’assistanat». On rĂŞve. Le RSA c’est tout juste de quoi survivre. L’allocation chĂ´mage, c’est une redistribution des cotisations quand on est privĂ© d’emploi. «S’Ă©tioler» : encore une fois, du Figaro dans le texte.

Pour rappel, le Canard EnchaĂ®nĂ© c’est 130 millions d’euros sur le compte en banque. Des locaux au cĹ“ur de Paris, dans la très chic rue Saint-HonorĂ©, entre le Louvre et la Concorde. Des gros salaires pour la rĂ©daction. On peut difficilement faire plus privilĂ©giĂ© et «bobo». Passons.

L’article termine en beautĂ© en comparant Fabien Roussel Ă  Georges Marchais – pour rappel, le candidat PCF a fait 2%. Il se clĂ´t par un jeu de mot lu 10 000 fois sur MĂ©lenchon «l’insoumis» qui aime les gens «soumis». Fermez le ban.

Dans le mĂŞme numĂ©ro, le Canard sort une info sur la main courante posĂ©e par l’ex conjointe du dĂ©putĂ© FI Adrien Quatenens, contre la volontĂ© de la victime. Non seulement le journal instrumentalise la question des violences sexistes et relaie une procĂ©dure en principe secrète, manifestement balancĂ©e par des policiers, mais en plus il s’en prend Ă  une fĂ©ministe n’ayant rien Ă  voir avec l’affaire, si ce n’est qu’elle est dĂ©jĂ  harcelĂ©e par la droite sur les rĂ©seaux, en concluant : «Sandrine Rousseau va sĂ»rement applaudir».

Ces articles ne sont qu’un exemple parmi des dizaines d’autres. Ces derniers mois, le journal s’acharne contre la NUPES, contre le «wokisme», se moque des fĂ©ministes et des Ă©cologistes avec une mauvaise foi systĂ©matique. Pourquoi ? Parce qu’il est dĂ©passĂ©.

Dire que le micro-candidat Roussel serait Ă  gauche le seul en phase avec «le peuple», c’est une vision anachronique, dĂ©connectĂ©e. C’est normal : au Canard, les journalistes ont quasiment tous dĂ©passĂ© l’âge de la retraite. C’est une gĂ©rontocratie.

Une enquĂŞte du Monde parue le 8 septembre explique Ă  quel point la rĂ©daction est sous contrĂ´le d’une bande d’hommes, blancs, qui ont parfois jusqu’Ă  90 ans et refusent de lâcher le journal. Certains travaillaient dĂ©jĂ  au Canard sous Giscard ! La plupart ont dĂ©passĂ© les 70 ans.

Les anciens du Canard s’opposent fĂ©rocement Ă  la crĂ©ation d’un syndicat de journalistes. Il ne faut pas d’opposition interne dans le journal. Tout doit se rĂ©gler «en famille». Ils refusent aussi de laisser monter une nouvelle gĂ©nĂ©ration. Et enfin, il y a une affaire d’emploi fictif…

La femme d’un dessinateur aurait perçu pendant des annĂ©es des rĂ©munĂ©rations sans travailler. Une «affaire Fillon» interne au journal. Ironie, l’affaire Fillon est la dernière vraie rĂ©vĂ©lation du Canard EnchaĂ®nĂ©. C’Ă©tait il y a plus de 5 ans. Depuis, c’est une feuille qui ne fait plus vraiment de rĂ©vĂ©lations, juste des sarcasmes contre la gauche et des bruits de couloirs.

En 2019, le rédacteur en chef du Canard Enchaîné signait des articles tapant sur les Gilets Jaunes, «des propagateurs de haine». En 2021, il publiait des envolées contre les manif anti-pass sanitaire, forcément «complotistes». À force, on se demande ce qui différencie ce journal des grands médias aux ordres..

Il y aurait beaucoup d’autres choses Ă  en dire. Mais rappelons simplement que le Canard fut crĂ©Ă© en 1915, durant la Première Guerre mondiale. C’Ă©tait un journal anti-militariste, libertaire, contre tous les pouvoirs, visĂ© par la censure. Il tenait bon seul contre tous, face au nationalisme, Ă  la guerre. Ensuite, il a Ă©tĂ© au cĹ“ur de nombreuses rĂ©vĂ©lations importantes, et a provoquĂ© des crises politiques. Du vrai journalisme indĂ©pendant, utile, nĂ©cessaire.

107 ans après, on se demande oĂą est passĂ© l’esprit d’origine. Le Canard EnchaĂ®nĂ© perd Ă©normĂ©ment de lecteurs, probablement déçu de voir disparaĂ®tre le ton du journal poil Ă  gratter qu’ils ont aimĂ©. En 2010, le Canard diffusait plus de 500 000 exemplaires par semaine. En 2021, 280 000, quasiment une division par deux. Sans remise en cause de la rĂ©daction pour le moment.

Dans cette pĂ©riode de droitisation gĂ©nĂ©ralisĂ©e des mĂ©dias, y compris ceux rĂ©putĂ©s les plus indĂ©pendants, Ă  nous de rĂ©inventer des journaux, sites et autres contenus Ă©mancipateurs et adaptĂ©s Ă  l’Ă©poque.


L’enquĂŞte du Monde sur la crise au Canard : https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2022/09/08/c-est-l-histoire-d-une-boite-ou-tout-est-visse-ou-on-ne-peut-pas-ouvrir-sa-gueule-et-ou-on-n-evolue-jamais-confit-de-generations-au-canard-enchaine_6140650_4500055.html

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