Pourquoi Omar Sy a raison, et pourquoi la “polémique” sur ses propos est raciste


C’est la dernière «polémique» organisée par les racistes, la droite et les médias des milliardaires


Ce mercredi 4 janvier, le film Tirailleurs sort au cinéma pour évoquer un aspect historique méconnu : la participation des tirailleurs sénégalais lors de la Première Guerre Mondiale. En 1914, la France fait venir des centaines de milliers d’hommes de ses colonies africaines, souvent enrôlés de force, qui se retrouvent au cœur d’une terrible boucherie. Dans les tranchées boueuses de l’Est de la France, sous un déluge de feu, loin de chez eux. Des dizaines de milliers en mourront. Rebelote pour la deuxième guerre mondiale. Ce sont d’ailleurs des troupes coloniales qui libèrent le sud de la France de l’occupant nazi en 1944. Et le pire ? L’État français organise officiellement un «blanchiment des troupes coloniales» pour montrer que ce sont des soldats blancs qui libèrent le pays. Les soldats noirs sont vite renvoyés en Afrique avant la fin du conflit. Parmi eux, des tirailleurs africains sont parqués dans un camp au Sénégal, le camp de Thiaroye. Sans solde, privés de liberté, humiliés, les soldats se révoltent. Ils seront massacrés par l’armée française. Cette armée qui les avait envoyés se battre sur son sol !

🔴 De quoi parle-t-on ?

Cette parenthèse historique étant posée, revenons aux propos qui font polémique. La star du film, Omar Sy, était interrogé par le journal Le Parisien sur la guerre en Ukraine. Il a simplement répondu : «Je suis surpris que les gens soient si atteints. Ça veut dire que quand c’est en Afrique vous êtes moins atteints ?» avant d’ajouter : «Moi, je me sens menacé de la même manière quand c’est en Iran, ou en Ukraine. Une guerre, c’est l’humanité qui sombre, même quand c’est à l’autre bout du monde». «Quand c’est loin, on se dit que ‘là-bas, ce sont des sauvages, nous, on ne fait plus ça’. On se rappelle que l’homme est capable d’envahir, d’attaquer des civils, des enfants. On a l’impression qu’il faut attendre l’Ukraine pour s’en rendre compte» Fin de citation. Voilà les propos «polémiques». Des évidences, du bon sens.

Tout ce que la France compte de racistes s’est enflammée pour parler de «l’ingratitude» de l’acteur, estimant que ses propos étaient «dérangeants». Nathalie Loiseau, ancienne ministre de Macron qui a d’ailleurs milité dans un groupuscule d’extrême droite dans sa jeunesse, s’exclamait : «Certains ont donné leur vie pour que les Maliens cessent d’être menacés par des terroristes.» L’éditorialiste de droite Consigny s’enflammait sur «l’entreprise idéologique du cinéma français». Le député d’extrême droite Julien Odoul estimait qu’Omar Sy «n’a pas de leçon à donner». Les fans de Zemmour appellent à «boycotter» un film qu’ils n’auraient de toute façon pas regardé. Une propagandiste de Cnews ajoutait : «Je suis scotchée par sa déclaration. C’est la France qui lui a permis de faire fructifier son talent. Il devrait être un ambassadeur de la France et il ne rate pas une occasion pour lui donner le coup de pied de l’âne!» Pourtant, Omar Sy a raison, à la fois politiquement et scientifiquement.

🔴 Traitement ouvertement raciste de la guerre en Ukraine

C’est une évidence : on s’émeut beaucoup plus, en occident sur la guerre en Ukraine que sur les conflits au proche Orient ou en Afrique, qui font pourtant plus de victimes. Plus grave, le traitement de la guerre en Ukraine a été ouvertement raciste. Le député centriste Jean-Louis Bourlanges osait à propos des réfugiés ukrainiens au début du conflit : «On aura une immigration de grande qualité dont on pourra tirer profit». Cet homme, soutien du gouvernement, est le président de la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée Nationale. Ce député estime qu’il y a des exilés de bonne ou de mauvaise «qualité».

Même son de coche sur BFM TV : «On ne parle pas de syriens qui fuient les bombardements du régime syrien soutenu par Vladimir Poutine, on parle d’Européens qui partent dans des voitures qui ressemblent à nos voitures et qui essaient juste de sauver leurs vies», déclarait Philippe Corbé, directeur du service politique de la chaîne. En clair, les ukrainiens nous ressemblent, ils sont blancs, il faut donc les accueillir. Comme si les Syriens victimes d’une guerre civile atroce n’essayaient pas, eux aussi, de «sauver leurs vies». «On accueille plus volontiers des réfugiés ukrainiens que des réfugiés africains, pourquoi ? Parce que les Ukrainiens ne posent pas les problèmes d’assimilation, de différences culturelles que peuvent poser certains africains» assénait la journaliste du Figaro Judith Waintraub.

Ce traitement différencié a été mis en œuvre directement par le gouvernement : l’État a versé 150 euros par mois aux familles qui accueillent des réfugiés ukrainiens, tout en aidant ces réfugiés à obtenir des papiers, un logement, à faire des études en France. Pour les réfugiés non-européens, le traitement est diamétralement opposé. Répression implacable, expulsions, tentes détruites, c’est un véritable enfer. Et celles et ceux qui les aident subissent eux aussi la répression policière.

🔴 Un biais psychologique reconnu

C’est un principe connu dans les écoles de journalisme : «la loi du mort-kilomètre», aussi appelé principe de proximité. Un professeur de psychologie, Jacques-Philippe Leyens, avait produit une étude démontrant qu’en fonction de la distance d’un événement, distance spatiale ou distance culturelle, nous n’éprouvons pas la même empathie pour les victimes, car nous n’évaluons pas la gravité des faits de la même manière. Un conflit terriblement meurtrier, par exemple celui au Yémen, n’existe pas dans les médias. On parle pourtant de 100.000 à 200.000 morts, de millions de déplacés, d’une crise humanitaire énorme. Les 500.000 morts en Syrie ? Qui s’en soucie encore. La guerre en Éthiopie qui tue des dizaines de milliers de personnes en ce moment même ? Inconnue pour l’immense majorité des français. Dans le même temps, chaque bombardement en Ukraine est commenté et relayé quasiment en direct. Il n’y a pas un jour sans que l’on n’entende parler du conflit.

🔴 Que reproche-t-on vraiment à l’acteur ?

Omar Sy a donc factuellement raison. Ce qu’il dit n’est même pas spécialement offensif ni contestataire, il énonce un fait. Le problème ? Il est noir. Pourtant, Omar Sy déclare régulièrement son amour de la France, il n’est pas connu pour son engagement, mais même en restant sage et consensuel, ce n’est jamais assez. Le jour où il avait timidement critiqué les violences policières, il avait subi la même tornade.

En France, être issu de l’immigration, avoir la peau noire et émettre la moindre critique contre les autorités ou les problèmes du pays où l’on a grandi se paie très cher. C’est du racisme.