7 mars à Nantes : penser printemps


Récit d’une manifestation déterminée


La journée démarre sur les piquets et les blocages. Le top départ fixé depuis des semaines est lancé. À Nantes, des feux éclairent les routes devant l’aéroport ou sur la ligne de tram, des lycées sont bloqués, la ville est calme.

Marée humaine, désormais presque habituelle au miroir d’eau à 11h. La foule est encore plus dense que lors des dernières manifs. Une banderole géante est déployée sur le point de départ : «tu nous mets 64, on te re-mai 68». La BAC, extrêmement nombreuse, fait des fouilles, rentre dans le cortège en formation, mène des arrestations préventives. Plus loin, des tracteurs de la Confédération Paysanne sont longuement bloqués pour les empêcher de rejoindre la manif. Comme depuis le début du mouvement, les autorités ont choisi la stratégie de la tension.

Le cortège de tête s’étend à perte de vue, il y a des milliers de personnes. Beaucoup de jeunes, des cortèges féministes, anticapitalistes, des syndicalistes, la «zbeulinette» qui distribue de la nourriture et passe du son… En tout, nous sommes 75.000 dans les rues de Nantes. Plus nombreux qu’en Mai 68. Sans doute plus que jamais.

Dès la première intersection, le cortège bifurque. Direction : la gare. Pas question de rejouer le même parcours que d’habitude, qui ne dérange rien et s’éloigne du centre. Quelques tags fleurissent immédiatement dans la rue cossue qui longe le lycée Clémenceau. En surplomb de la gare, la police tire immédiatement des grenades. La manifestation est partie depuis 10 minutes. Première barricade, premiers affrontements, première ligne de parapluie qui contient la répression. La gare n’est pas atteinte, mais la tonalité du jour est donnée : on ne se laisse plus faire.

Retour dans le parcours principal, l’ambiance est de plus en plus tonique. À 50 Otages, les syndicalistes d’EDF ont déployé une banderole énorme sur leur bâtiment. Quelques centaines de mètres plus loin, c’est déjà l’overdose de lacrymogènes. Les tentatives de sortir du parcours imposé sont réprimées, mais il y a du répondant. Feux d’artifice, peinture, le dispositif lance plusieurs charges, la foule ne recule pas, avance de nouveau. Les joueurs de tennis qui renvoient les lacrymos sont de retour. Après avoir été coupé, le cortège de tête se reforme. La BAC arrête très violemment plusieurs manifestant-es en posant le pied dessus, comme au safari.

Dans la confusion, la foule déborde partout. Par exemple, des centaines de personnes se retrouvent presque par hasard Place Royale, zone «rouge» formellement interdite par la préfecture. Des vitrines de luxe rue d’Orléans sont touchées. Une commissaire crie au mégaphone : «ceux qui s’approcheront de nous sont considérés comme des blackblocs». La croisée des trams est un champ de bataille.

Quai de la Fosse, nouvelles tentatives de bifurcation, nouveaux gaz. Une Tesla garée sur le parcours est explosée. Une piste de danse s’improvise en bord de Loire. Il y a des flux et reflux. Les dizaines de milliers de personnes présentes finissent par s’engouffrer à contre-cœur sur le pont, vers l’île de Nantes. On ne compte plus les personnes, y compris syndicalistes, qui dénoncent ce parcours imposé, répétitif et à l’écart des points stratégiques. Mais déjà de la fumée s’élève depuis la zone des Machines sur l’île.

Des poubelles sont en feu, les gaz tombent à nouveau. Un chantier est utilisé pour former des barricades. Les affrontements durent longtemps, et l’usage de gaz est considérable. Plusieurs blessés sont signalés, notamment un syndicaliste CGT touché par un tir de LBD dans le thorax, et un jeune homme blessé au-dessus de l’œil par un tir tendu de lacrymo. Il échappe de peu à la mutilation.

À 14h30, des milliers de personnes sont toujours sur place, refusant de partir. Une teuf s’improvise, grâce a une personne ayant ramené sa sono portative sur son dos. Bonne ambiance et moment de joie, interrompue par des charges très violentes, à nouveau. Le porteur de musique est arrêté. Pour quel motif ? «Propagation de bonheur en manif» ?

Au même moment, la «zbeulinette» est entourée par un essaim d’agents de la BAC. Des syndicalistes protestent contre cet encerclement. Ils sont copieusement gazés et chargés. La remorque et le véhicule qui la tractait sont saisis par les policiers. Les 4 occupant-es sont interpellé-es et emmené-es au poste. Il n’y a aucun motif légal, à part d’avoir été là, d’avoir permis au gens de se rassembler, de se retrouver, de danser.

Ces attaques systématiques contre la musique sur l’île de Nantes, en bord de Loire, non loin de la noyade de Steve, démontrent encore une fois le cynisme glacé du pouvoir. En solidarité, une grosse délégation se rend devant le commissariat, avec notamment de nombreux syndicalistes. L’ambiance est tendue. Un cordon de police casqué devant le commissariat menace d’arrêter d’autres personnes. La route est bloquée temporairement. Un député FI va visiter les geôles, les élus ayant le droit d’entrer sans permission préalable dans tous les lieux d’enfermement. Les informations recueillies confirment que l’interpellation de la Cagette des Terres n’a aucun fondement légal, c’est une pure intimidation contre tout ce qui peut donner de l’énergie et de la puissance au mouvement. Au total, 11 interpellations sont signalées, et on ne compte pas les blessé-es.

Plusieurs AG se sont tenues en différents points de la ville à l’issue de cette journée déterminée, assemblées souvent fournies et motivées. Il a été question de reconduction de la grève, d’actions, de blocages… Beaucoup de choses se préparent, le printemps sera chaud. À suivre !

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