Saint-Colomban : des petits agriculteurs attaqués, vraiment ?


Désintox contre les salades médiatiques


Des mains pleines de graines à semer au-dessus d'une culture intensive de muguet

Suite aux actions écologistes menées en Loire-Atlantique dimanche 11 juin contre l’agro-industrie et les carrières de sables, un déferlement d’intoxications d’un niveau rarement atteint se déchaîne contre Les Soulèvements de la Terre. À écouter certaines chaînes de télé, une horde de terroristes venus des villes passe ses dimanches à attaquer sans raison de petits maraîchers sans défense. Absolument tout est faux. Et on vous le prouve. Voici une dose de désintox à partager.

Petits maraîchers ?

«Cela me heurte profondément. Tout cela appelle des heures qui ne sont pas les bienvenues». Ces mots viennent d’Emmanuel Torlasco, directeur de la Fédération des Maraîchers Nantais, entreprise ciblée lors des actions.

Emmanuel Torlasco n’est ni paysan ni maraîcher, il n’a probablement jamais travaillé la terre. Avant d’être à la tête de cette Fédération, il occupait le poste de secrétaire général régional de «l’Union nationale des industries de carrières et matériaux de construction», un lobby du béton, après avoir travaillé dans le monde judiciaire et avoir été chargé des «relations publiques» dans un consulat. Rien à voir avec l’image du petit paysan attaché à son pré.

Cette Fédération des Maraîchers Nantais est un géant. Un consortium de 200 entreprises avec 3000 salariés, 3 à 5000 saisonniers et 4500 hectares de terres. Son chiffre d’affaires annuel avoisine les 25 millions d’euros. Les paysans qui étaient présents à l’action des Soulèvements de la terre dénoncent précisément cette firme de gros exploitants qui empêchent les petits cultivateurs de se développer. En Loire-Atlantique, les surfaces accaparées par le maraîchage industriel ont augmenté de 29% entre 2010 et 2021. On assiste à un mouvement de concentration des terres par des agro-industriels au détriment de petits paysans.

Quant au champ de muguet industriel qui a été ciblé, il appartient au groupe VINET, un gros exploitant local du sud de Nantes, qui concentre les terres et réalisait un chiffre d’affaire de 49 millions d’euros l’an dernier. En augmentation de 11,74% par rapport à l’année précédente !

Et sur le plan social ? Zéro pointé. En avril 2023 : un article de l’Hebdo du Sèvre et Maine évoquait le recrutement de travailleurs étrangers par la Fédération des Maraîchers Nantais. Le journal explique qu’une entreprise privée embauche des travailleurs directement au Maroc pour les envoyer dans les travaux maraîchers pénibles en pays nantais. Ces ouvriers n’ont aucun droit : ils «ne peuvent pas être résidents français. Une convention entre le Maroc et la France leur permet de rester jusqu’à 6 mois moins un jour». Pas un jour de plus.

6 mois de labeur et retour au pays, merci, au revoir. Et tout cela pour une paie au SMIC horaire, sans être logés, donc en prélevant le loyer de leur logement en France. L’article vante un dispositif «pilote» et «vertueux». Autrement dit, la plupart du temps, les ouvriers de cette firme maraîchère sont encore moins bien traités…

Cultures écologiques ?

En octobre 2018, dans un champ de mâche en Maine-et-Loire, 61 personnes suffoquent et sont prises d’irritations aux yeux, comme si elles subissaient du gaz lacrymogène. Les pompiers interviennent, 17 personnes finissent au CHU. L’intoxication vient d’un pesticide très puissant : le métam-sodium, utilisé par l’entreprise nantaise Primaloire. Il était massivement répandu en pays nantais par les grosses firmes maraîchères et bénéficiait d’une dérogation malgré sa dangerosité.

Après cet épisode, l’entreprise est condamnée et le produit interdit. Au procès, le procureur détaille : «soixante-quatorze victimes déclarées, une cinquantaine de pompiers mobilisés, une intoxication massive». Pourtant, après le retrait du metam-sodium. La Fédération des maraîchers nantais se dit «inquiète» de cette «décision couperet qui mettrait gravement en péril la filière». C’est la même Fédération qui parle maintenant d’agriculture respectueuse…

De même, dans le sud Loire, la Fédération des Maraîchers Nantais multiplie les «grands abris plastiques» (GAP). Ce sont d’énormes serres qui peuvent atteindre cinq mètres de hauteur. Il y en a aujourd’hui des centaines d’hectares en Loire-Atlantique. C’est ce type de serre qui a été investie dimanche 11 juin.

Les méga-serres peuvent accélérer le risque d’inondation en cas de fortes pluies. Elles doivent également être «blanchies» au printemps : des hélicoptères pulvérisent du carbonate de calcium, poudre blanche mélangée à un produit collant pour limiter le rayonnement solaire en saison chaude. Puis il faut les «déblanchir», en automne, en projetant un acide pour décoller le produit. Suite à l’usage de cet acide, des centaines de poissons avaient été retrouvés morts dans un canal du sud Loire en 2020.

Enfin, pour faire pousser cette mâche industrielle, il faut une trentaine de tonnes de sable par hectare, ce qui appauvrit énormément les sols et augmente les risques de lessivage des champs. Les médias donnent l’impression que de petites cultures respectueuses de l’environnement auraient été attaquées sans raison. Rien n’est plus faux.

Une action d’urbains déconnectés ?

Derrière ces actes irrationnels, il y aurait des «écoterroristes» venus des villes, qui ne connaissent rien à l’agriculture. Encore un mensonge. Au sein du convoi, une cinquantaine de paysans et leurs tracteurs initiaient ces actions. Dans un communiqué, ils écrivent : «nous l’assumons pleinement».

Leur texte explique : «depuis des années, nos fermes sont impactées par un terrible phénomène. Une poignée d’agri-managers spécialisés dans le maraîchage industriel est en train d’accaparer la terre et l’eau, de détruire le bocage et ses haies… d’empêcher les nouvelles installations en faisant exploser le prix du foncier, d’artificialiser les sols à grand renfort de bâches plastiques et de serres chauffées». «Le sud-loire est en passe de devenir une petite Andalousie. Les exploitant-es adhérent-es de la Fédération des Maraîchers Nantais font main basse sur les terres et en chassent le maraîchage diversifié et la polyculture élevage».

En fait, ces actions sont pensées et portées directement par des paysan-nes qui connaissent parfaitement leur territoire et luttent contre l’agro-industrie. Le discours médiatique dit exactement l’inverse. C’est de la tromperie pure et simple, destinée à un public qui ne connaît pas les conflits de la ruralité, entre gros exploitants et petits paysans.

Tabasser et réprimer les Soulèvements de la terre ?

Dans les médias et sur les réseaux sociaux, on voit refleurir les appels à dissoudre les Soulèvements de la Terre, à «emprisonner» leurs militants voire même à les tabasser.

Rappelons qu’en France, des mégabassines sont construites en toute illégalité, que des pesticides interdits continuent à être utilisés, que la chasse à la glu était autorisée encore récemment, que des entreprises se débarrassent de déchets toxiques dans les cours d’eau, que des buissons sont rasés en pleine saison des nids, que les chasseurs tirent des tonnes de plomb dans la nature et que leurs balles tuent plusieurs promeneur-ses ou habitant-es chaque année… Et tout cela, en toute impunité, sans scandale médiatique.

Rappelons aussi que le chaos climatique est sous nos yeux, que nous allons à nouveau manquer d’eau cet été, que les pesticides empoisonnent la population, que les abeilles et les oiseaux disparaissent…

Mais ce sont les militant-es de l’écologie qu’il faudrait enfermer ? Soyons sérieux quelques minutes.

Si quelques plants piétinés vous choquent, alors vous n’êtes pas prêts pour le désastre environnemental qui arrive devant nous. On ne peut pas à la fois s’affoler de l’extinction de la biodiversité et pleurer sur des plants de salade sous serre abîmés.


Davantage de précisions sur les actions et leurs motivations, en réponse à Olivier Véran, à lire sur le site des Soulèvements de la Terre.

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