Quand la police se croit dans un jeu vidéo


«Chez les plus jeunes, ce qui conduit à une forme de sortie du réel, et on a le sentiment parfois que certains d’entre eux vivent dans la rue les jeux vidéo qui les ont intoxiqués».
Emmanuel Macron, 30 juin 2023.


Au moment de la grande révolte des banlieues après l’exécution de Nahel par un policier, Macron a tenté de dépolitiser complètement ce qu’il se passait en accusant les jeux vidéos. Comme si la jeunesse ne protestait pas contre le racisme et la répression, mais par bêtise, par imitation des jeux vidéos.

Pourtant, si cet imaginaire autoritaire, militariste et violent qui coupe du réel est présent, c’est plutôt du côté des policiers lourdement armés. Nous avons vu des unités anti-terroristes déployées avec un équipement militaire et tirer avec des fusils à pompe sur des civils, paraissant sortir de Call of Duty. Des adolescents mis en joue comme s’il ne s’agissait pas d’êtres humains. Des policiers «d’élite» semblant avoir perdu pied avec la réalité et agir face à la population comme s’ils étaient en guerre ou chargés d’éliminer des terroristes. Ces impressions sont confirmées par la communication de la police et de la gendarmerie elles-mêmes.

Le 18 novembre, la gendarmerie lance une campagne de recrutement en publiant une vidéo de 38 secondes sur les réseaux sociaux. Le montage reprend les codes graphiques de Call of Duty : Modern Warfare 3, jeu de guerre qui venait de sortir, et proposait aux futurs recrues de «jouer» des rôles comme Gendarme Mobile, enquêteur, observateur… Certains font mine de tirer, sont lourdement équipés. Les agents sont présentés comme des «skins», des «habillages» ou «ustensiles» à débloquer. Dans Call of Duty, le joueur est un soldat qui doit tuer les membres de l’équipe ennemie. Voilà l’imaginaire du gendarme en 2023.

Ce mardi 5 décembre, c’est la police qui profite de la sortie du jeu GTA VI pour reprendre les codes visuels du célèbre jeu et propose même sur les réseaux sociaux d’incarner la version IRL – in real life – qui permet de prendre le rôle d’un personnage dans une ville fictive qui peut tirer à vue et faire ce qu’il veut.

L’imaginaire exporté par les grosses firmes de l’industrie culturelle nord-américaine infuse depuis des années des univers globalement répressifs, mais jamais la révolte contre l’ordre établi. Leurs héros sont bien plus proches des policiers ou des militaires que de personnages d’émeutiers ou révolutionnaires.

Macron parle de confusion entre le virtuel et le réel, mais la jeunesse révoltée après la mort de Nahel a parfaitement conscience de ce qu’est la vie et la mort, du caractère irremplaçable de la mort d’un adolescent. Ce n’est pas le cas des policiers qui dégainent et mettent en joue avec une facilité déconcertante, comme s’ils n’avaient pas des êtres humains en face, ou tirent au LBD en rigolant, comme s’il s’agissait d’un jeu. Et c’est ainsi que les communicants «vendent» le métier : un passe-temps sympa où on peut se défouler.


Qui est intoxiqué ? Qui confond jeux vidéos et réalité ? Qui reprend les codes virtuels pour recruter de futurs individus armés ? Les forces de l’ordre, et non la population victime de la répression.


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