Oradour-sur-Glane et Jean-Michel Apathie : le révisionnisme colonial en action


Rappels historiques sur la guerre d’Algérie


Jean-Michel Apathie, le journaliste dans la tourmente depuis qu'il a comparé la colonisation française en Algérie à Oradour-sur-Glane.

Notre époque est décidément bien curieuse. La France a atteint un niveau d’abrutissement et de fascisation telle qu’un vieux politicien gaulliste comme De Villepin passe pour un humaniste lorsqu’il parle de Gaza, et qu’un éditocrate libéral et plutôt servile comme Jean-Michel Apathie ressemble à un historien érudit à propos de la colonisation. Rappeler des faits ou des rudiments du droit international est désormais risqué.

Panique morale à l’extrême droite

La polémique a démarré le 25 février, sur la radio privée RTL, pas vraiment réputée pour être un repaire gauchiste. Le journaliste Jean-Michel Apathie évoque alors l’histoire de la colonisation algérienne, expliquant que «la France a fait des centaines d’Oradour-sur-Glane en Algérie» et que «les Nazis se sont comportés comme nous l’avons fait en Algérie». Il poursuit : «Ce que nous avons fait, c’est que les villageois algériens se réfugiaient dans des grottes, on a muré les grottes, on a mis du bois devant les grottes, on a allumé du feu et on les a asphyxiés».

Ces propos suscitent immédiatement une bronca dans le studio. L’invitée du jour, la politicienne Les Républicains Florence Portelli hurle «C’est horrible de dire ça !» Thomas Sotto, coanimateur de l’émission s’emporte : «Jean-Michel, on n’a pas fait Oradour-sur-Glane en Algérie ! On s’est comporté comme des nazis en Algérie ?!»

Dans la foulée, des députés Rassemblement National du Gard publient un communiqué d’indignation. Le maire macroniste de la commune d’Oradour-sur-Glane réagit : «Monsieur Apathie, comparer Oradour à l’Algérie, c’est réécrire notre histoire, c’est du révisionnisme !» Eric Ciotti s’emporte : «Apathie a endossé le rôle d’un prédicateur algérien !» Cyril Hanouna prend le relais : «C’est peut-être ce que j’ai entendu de plus grave depuis très longtemps à la radio ou à la télé». Et pourtant, il s’y connaît en choses graves diffusées à la télé : souffler dans l’anus d’un chien, mettre des nouilles dans le slip de son collègue, inviter des nazis ou des policiers cagoulés à l’antenne, faire campagne pour le RN et diffuser des fake news de manière industrielle, il l’a fait. Mais c’est moins grave que les propos de Jean-Michel Apathie.

L’affaire ne s’arrête pas là. Ce mercredi, l’Arcom – Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique – a confirmé avoir été saisie et lance une procédure. C’est la même institution qui ronfle quand des propos génocidaires sont diffusés à longueur de journée dans les médias de Drahi ou Bolloré.

Puisque même les faits historiques sont remis en question, quelques rappels sont nécessaires. D’abord, qu’est-ce qu’Oradour-sur-Glane ? Cette commune, située dans la Haute-Vienne, est un village martyr de l’occupation nazie. Le 10 juin 1944, des SS massacrent 643 habitant-es. Les hommes sont fusillés, les femmes et les enfants sont brûlés vifs dans une église. 80 ans plus tard, l’horreur d’Oradour-sur-Glane est toujours commémorée en France, pour ne jamais oublier la barbarie nazie.

Jean-Michel Apathie peut-il faire le parallèle avec la colonisation de l’Algérie par l’armée française ? En ce qui concerne les méthodes coloniales, la comparaison est pertinente. En revanche, si l’on parle du nombre de victimes, la colonisation de l’Algérie a été encore plus sanglante que l’occupation allemande en France.

Les «enfumades»

À partir des années 1830, la France entame la colonisation de l’Algérie. Dans certaines régions, la résistance est rude. Dès les années 1840, l’armée française organise des «enfumades» : des populations civiles qui ont fui dans des grottes pour échapper aux combats sont asphyxiées délibérément. Les soldats allument des feux devant l’entrée de la grotte, ce qui remplit la cavité de fumée et consume l’oxygène. Cette technique préfigure les chambres à gaz, qui sont une industrialisation de la méthode. Des tribus entières sont ainsi éliminées de façon barbare et, cyniquement, économe en munitions.

En juin 1845 par exemple, le Lieutenant-Colonel Pelissier organise l’enfumade du Dahra, qui tue un millier de combattant-es et civil-es, dont femmes, enfants et vieillards, réfugié-es dans une grotte. Le général Bugeaud, qui supervise la colonisation, planifie ouvertement une politique d’extermination. Il ordonne : «Le but n’est pas de courir après les Arabes, ce qui est fort inutile ; il est d’empêcher les Arabes de semer, de récolter, de pâturer, […] de jouir de leurs champs […]. Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes […], ou bien exterminez-les jusqu’au dernier» ou encore : «Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes ! Fumez-les à outrance comme des renards».

Ce ne sont pas des centaines, mais des milliers de villages qui sont détruits. Les historiens estiment que près d’un million d’algérien-nes ont été tué-es de 1830 à 1872 pendant la période de colonisation. Près d’un tiers de la population de l’époque. Combien d’Oradour-sur-Glane cela représente-t-il ?

1945 : Oradour en Algérie

Un siècle après les «enfumades», le 8 mai 1945, des dizaines de milliers d’Algérien-nes sont tué-es par l’armée et la police française dans les villes de Sétif, Guelma et Kherrata. C’est l’un des plus grands massacre colonial jamais commis par la France, le jour même de l’armistice de la seconde guerre mondiale.

Ce jour là, au petit matin, près de 10.000 personnes se rassemblent à Sétif, ville du nord-est de l’Algérie. Elles manifestent, profitant de la victoire sur le nazisme pour réclamer leur propre libération. Les policiers attaquent alors la foule pour arracher le drapeau algérien brandi par un jeune scout. Un inspecteur tire et abat le porteur. C’est la panique. Un car de gendarme fauche d’autres manifestant-es. Des colons ouvrent le feu sur la foule. Une milice constituée d’européen-nes est armée, des forces policières sont déployées. La manifestation se transforme en émeute. 23 européen-nes et 35 algérien-nes sont tué-es. À Guelma le sous-préfet, qui sera plus tard à la tête du groupe armée d’extrême droite OAS, ouvre le feu. À Kherrata, les colons européens prennent peur et s’arment jusqu’aux dents.

Les automitrailleuses de l’armée française se mettent à faucher la population, des bombardements tombent sur les montagnes. Des navires tirent 8.800 obus depuis la mer sur la région de Sétif. Il y a des arrestations de masse, des exécutions sommaires, des prisonniers jetés d’une falaise. Des villages kabyles sont incendiés et rasés. Au total, 102 européens ou militaires auraient été tués. Du côté algérien, tant de corps ont disparu qu’un décompte est impossible. Le nombre de victimes est estimé entre 10.000 et 45.000. Le journal «Ohé Partisans !», fondé par un groupe de résistance communiste des F.T.P., titre à l’époque : «Oradour-sur-Glane en Algérie». Le parallèle n’a donc rien de scandaleux : ce sont les résistants eux-mêmes qui l’ont fait les premiers !

Usage du Napalm

Une décennie plus tard, la guerre d’Algérie éclate, avec son lot d’atrocités et de tortures. Parmi les crimes de l’armée française, l’usage de Napalm, une essence gélifiée dont la propriété est de former des bombes incendiaires dévastatrices. Une arme interdite par les conventions internationales, qui se retrouvera massivement utilisée par les USA au Vietnam.

L’armée française a tenté de nier l’usage de Napalm, nommé «bidons spéciaux» à l’époque, jetés sur les résistants algériens. Il est pourtant attesté aujourd’hui que l’aviation a largué de grandes quantités de ce produit, notamment sur les sous-bois et les zones difficiles d’accès où se cachaient les maquisards indépendantistes. Un caporal écrira en 1959, à propos d’une de ces missions : «Ayant participé à l’encerclement et à la réduction de la ferme où [les ‘rebelles’] étaient retranchés, je puis vous indiquer qu’ils ont en réalité été brûlés vifs, avec une dizaine de civils dont deux femmes et une fillette d’une dizaine d’années, par trois bombes au napalm lancées par des appareils de l’aéronavale». L’armée française avait déjà expérimenté le napalm quelques années plus tôt en Indochine.

Camps de regroupement

La guerre d’Algérie est l’occasion pour la France de perfectionner ses techniques contre-insurrectionnelles. Elle quadrille le territoire et contrôle les villes, mais peine à maîtriser l’arrière pays rural, étendu et sauvage. L’armée crée alors des «camps de regroupement» surveillés par l’armée, où tous les villageois-es sont obligé-es de se rendre. Le reste du territoire rural devient une «zone interdite» où l’armée peut tirer sans sommation.

C’est un immense déplacement de population qui a lieu : plus de la moitié de la population rurale algérienne doit quitter son lieu d’habitation d’origine pour être enfermée dans ces camps. Les conditions y sont terribles, avec des maladies comme le choléra et une très forte mortalité infantile. C’est aussi un immense déracinement, qui coupe des centaines de milliers de villageois-es de leurs cultures, de leurs traditions et de la terre de leurs ancêtres.

Les «crevettes Bigeard»

L’armée française teste une autre pratique de terreur : les «crevettes Bigeard», du nom d’un général français. Des indépendantistes sont enlevés, leurs pieds coulés dans le béton, puis ils sont jetés dans la Méditerranée depuis des avions ou des hélicoptères. Ils disparaissaient ainsi à tout jamais. La disparition est plus marquante qu’une exécution : les proches de la victimes ne sauront jamais si la personne est vraiment morte, ni où elle repose. Cette technique ressemble furieusement à la directive nazie Nacht und Nebel, «Nuit et Brouillard», visant à faire disparaître les résistant-es dans le plus grand secret.

Dans les années 1970, l’État français partagera ce savoir-faire avec des régimes militaires latino-américains, en conseillant les troupes du dictateur argentin Videla ou en aidant la police politique du régime de Pinochet, au Chili. Des agents français interviennent notamment dans le cadre de «l’Opération Condor», une campagne d’assassinats et de disparition d’opposant-es politiques de gauche. On retrouvera l’usage de «vols de la mort» par les dictatures latino-américaines.

Les crimes de la colonisation

Pour clore cette fausse polémique qui vise à nier les crimes de la colonisation tout en instrumentalisant le massacre d’Oradour-sur-Glane, donnons le mot de la fin à un poète antillais, Aimé Césaire, et à un militaire français, Jacques Pâris de Bollardière.

Pour Aimé Césaire, le nazisme n’est que le transfert du colonialisme à l’intérieur des frontières de l’Europe : «Avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens».

Le général de Bollardière est l’un des rares militaires à avoir eu le courage de devenir pacifiste. Après avoir été résistant pendant l’occupation, il avait choisi de désobéir à l’armée française lors de la guerre d’Algérie, dégoûté par l’usage de la torture et de la violence contre les civils : «Cela nous emmenait exactement à ce que les nazis avaient fait dans les pays occupés». Il a été emprisonné pour ses idées et s’est battu pour la paix et la justice jusqu’à sa mort.


Ces deux penseurs et militants ne disait rien d’autre que ce que la droite et l’extrême droite tentent de censurer aujourd’hui.


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Une réflexion au sujet de « Oradour-sur-Glane et Jean-Michel Apathie : le révisionnisme colonial en action »

  1. Bonjour l’équipe
    La France a bien exporté ses techniques de « contre-insurrection » aux Amériques, tant au Nord qu’au Sud : Paul Aussaresses, le général parachutiste a enseigné son art chez les ricains intéressés pour se faire du viet et au Brésil où toutes les dictatures du quartier ont envoyé leurs sbires faire la queue dans son « centre de formation »

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