Meilleur des mondes : serez-vous bientôt arrêté par la police parce que votre cousin éloigné a fait un test ADN en ligne ?

Vous les avez sans doute vus s’afficher sur les réseaux ces dernières années, si vous n’en avez pas déjà réalisé un. Les sites internets qui promettent de dévoiler au pourcentage près vos origines géographiques et ethniques, sur la base d’un échantillon ADN, se sont multipliés dernièrement. Ces tests, à la méthodologie scientifique douteuse, comparent vos caractéristiques génétiques à de gigantesques bases de données étasuniennes censées offrir un panel suffisamment large pour indiquer les régions d’où proviennent vos ancêtres. Mais en offrant innocemment votre ADN à ces entreprises privées, vous prenez le risque de finir fiché·e par des firmes privées, et donc de voir vos donnés génétiques revendues.
Dans un monde de dystopie technologiques, où des multinationales numériques et pharmaceutiques veulent façonner l’avenir, offrir l’intégralité de votre génome à des capitalistes sans foi ni loi n’est pas l’idée du siècle.
Le procédé est relativement simple, et fonctionne de la même manière que les prises d’empreintes par la police lorsque vous êtes arrêté·e : avec un kit envoyé à la maison pour un auto-prélèvement salivaire. On le sait, les nouvelles techniques de criminologie reposent essentiellement sur l’ADN. Cette technique permet de comparer une trace génétique inconnue avec les bases de données existantes, qui comprennent notamment des millions d’ADN cédés volontairement à ces sites qui proposent des tests récréatifs aux personnes curieuses de leurs origines.
Même si la pratique est pour l’instant interdite dans notre pays, elle reste largement accessible via des sites domiciliés outre-Atlantique, à l’image de MyHeritage ou AncestryDNA. Après avoir déboursé une coquette somme, vous pourrez vous vanter en soirée d’être 20% «méditerranéen», 30% «scandinave» ou 15% «proche-oriental». Non seulement ces résultats n’ont probablement rien de fiable, mais ils révèlent une obsession malsaine pour la quête d’origines réelles ou supposées sur des bases génétiques, donc «raciales». À l’extrême droite, des influenceurs se vantent d’être «100% européens» sur la base de tels tests, par exemple.
En 2023 le site de généalogie génétique 23andMe voit, après un piratage, près de 50% de ses utilisateurs affectés : dans la base de données comprenant 6,9 millions de comptes, on retrouve des localisations, photos et autres informations personnelles mais aussi, pour certains, les arbres généalogiques ! Un hacker les revend organisés par ethnie, avec notamment une importante base de données de personnes juives ashkénazes monnayable sur le dark web. Ce même site revendra l’intégralité de ses données à une entreprise pharmaceutique en 2025 après avoir fait faillite.
Mais ce n’est pas tout : en jouant à ce jeu, vous pourriez fournir directement votre ADN à la police, ainsi que celui de toute votre famille. En effet, il suffit de collecter l’ADN de 2% de la population pour identifier presque 100% des individus. C’est d’ailleurs le rêve de l’État français, qui prélève systématiquement la salive de quasiment toutes les personnes arrêtées, même pour les motifs les plus banals. À l’origine, les prélèvements ADN devaient être réservés aux cas les plus graves, comme les enquêtes pour meurtres, viols, ou pour pédocriminalité. En quelques années, ces tests se sont généralisés. À la moindre arrestation en manif ou pour un vulgaire tag, la police vous menace et réclame vos gênes, qui resteront stockés pour une durée indéterminée dans les ordinateurs de l’État.
Avec les sites destinés à trouver ses origines, ce fichage s’accélère. En octobre dernier, Gérald Darmanin expliquait que les enquêteurs pourraient résoudre des «affaires au pôle ‘cold case’ si nous acceptons la généalogie génétique». Autrement dit, faire main basse sur les données ADN des sites privés va aider la police. Le ministre compte ainsi proposer «l’autorisation de la généalogie génétique par les magistrats, dans le cadre d’une loi en janvier». Donc régulariser ces tests en ligne sur le territoire français, pour mieux pouvoir accéder à leurs données.
Les policiers travaillant sur de vieilles affaires non élucidées se disent «très, très heureux» dans la presse. Les quelques cas où ces données ont conduit à des arrestations en France avaient nécessité une collaboration avec la police étasunienne, où un cas serait réglé par ce biais chaque semaine. Mais demain, en utilisant les ADN collectés par ces entreprises, cela pourrait permettre d’identifier les auteur·ices potentiel·les d’infractions sur des branches familiales entières.
Vous pourrez alors remercier votre cousin au troisième degré dont vous n’avez jamais entendu parler, qui a réalisé un test ADN commandé sur internet pour connaître ses origines, et qui a la chance de savoir qu’il est 18% vendéen : il aura permis votre arrestation suite à une action militante. Maintenant, grâce à lui, vous êtes aussi fiché·e.
Foucault, dans les années 70, dénonçait déjà ce qu’il appelait la biopolitique, c’est-à-dire les formes de pouvoir s’attelant à contrôler la vie sous tous ses aspects. Les États, quand ce ne sont pas les multinationales qui le font, continuent d’étendre leurs prérogatives et s’arrogent aujourd’hui le droit de réglementer nos corps, notre fertilité ou encore notre droit à mourir. Plus récemment, ce sont des personnalités issues du monde queer, à l’image du philosophe Paul B. Preciado, qui remanient ces concepts pour les appliquer aux nouvelles industries.
La technobiopolitique, conséquence directe des folies transhumanistes, représente l’entrelacement des nouvelles technologies dans une perspective liberticide. Vidéo surveillance algorithmique (VSA), reconnaissance faciale ou Crédit Social sont progressivement mis en place dans la majorité des pays du monde, sous couvert de sécurité. Le tout accompagné d’un florilège de biais et d’erreurs racistes, sexistes ou transphobe. Le nouveau monde est déjà là.
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