Une conférence antimilitariste interdite à la fac de Grenoble pour «risque de trouble à l’ordre public»


Mise au pas des universités : après la criminalisation du mouvement pro-palestinien, l’interdiction de dénoncer la guerre ! La présentation aura tout de même lieu hors du campus.


Le ministre de l'enseignement supérieur face à la couverture du livre "Maudite soit la guerre", que Pierre Douillard-Lefèvre ne pourra pas présenter à l'université de Grenoble.

Le gouvernement débloque des sommes colossales pour acheter des armes, le service militaire est remis à l’ordre du jour, la propagande militariste est partout, aucun contre-discours n’est accepté dans les médias dominants… Et il devient même interdit de dénoncer la guerre sur les campus !

C’est la situation inquiétante mais bien réelle de la France en 2026. Le temps des manifestations monstre contre la guerre en Irak, des journaux satiriques contre l’armée et des grandes conférences antimilitaristes réunissant toutes les organisations de gauche paraît très loin. D’un côté Macron fait son show devant un sous-marin nucléaire en prononçant des discours agressifs, de l’autre un simple livre contre le militarisme est interdit dans une université. Voilà la vraie cancel culture.

Revenons en arrière : il y a quelques semaines, des collectifs étudiants de Grenoble veulent organiser la présentation du livre «Maudite soit la guerre», un manuel antimilitariste écrit par l’auteur Pierre Douillard-Lefèvre. Les membres du SIAG, un collectif qui regroupe des étudiant·es de l’institut polytechnique de Grenoble opposé·es aux partenariats avec l’industrie de l’armement et le syndicat Solidaires obtiennent une salle à l’université pour cette présentation. Jusqu’ici, pas de problème.

La semaine dernière, la présidence de la fac fait volte-face et interdit l’événement. Entre temps, le Ministre de l’enseignement supérieur, Philippe Baptiste, a diffusé une circulaire demandant aux universités d’interdire les «meetings politiques» dans les facs. C’est une attaque sans précédent contre la liberté d’expression dans les lieux universitaires.

Pire, cette circulaire a été envoyée le 16 février en réponse à la bagarre mortelle de Lyon. Le gouvernement instrumentalise donc la mort d’un néo-nazi, dans le cadre d’un affrontement qu’il avait lui même initié, pour restreindre massivement la vie sociale et politique du monde étudiant. Ce ministre utilise cyniquement un fait qui n’a rien à voir avec l’université, puisque la bagarre de Lyon a eu lieu hors du campus de Science politique, et avant même le début d’une conférence de Rima Hassan. Relier ces deux événements est tout simplement mensonger. Pourtant, le 17 février, le ministre promettait qu’il n’y aura «pas d’autres meetings de ce type là dans les établissements». L’extrême droite a donc gagné : en attaquant les conférences, elle obtient une censure généralisée.

Le ministre Philippe Baptiste est un informaticien qui a travaillé pour Bouygues, IBM ou Total avant d’être propulsé par Macron à la tête de l’enseignement supérieur. Il préfère visiblement la liberté des capitaux à celle des mots et des idées. Et si, tout en libéralisant toujours plus l’université, il peut aussi sauter sur un fait divers pour interdire toutes les paroles divergentes, pourquoi se priver ?

En novembre dernier, Philippe Baptiste avait fait interdire au Collège de France un colloque sur la Palestine, à la demande de lobbies pro-Israël. Avant cela, une répression très violente avait visé les mobilisations pour la Palestine dans les établissements supérieurs, notamment des assauts policiers au sein des Instituts d’études politiques, occupés l’an dernier pour dénoncer le génocide à Gaza. À Nantes, la présidente de l’Université tente même de faire interdire les Assemblées Générales.

Ce sont autant d’attaques gravissimes contre le mouvement étudiant, sans commune mesure avec les autres pays européens. Depuis deux ans, une véritable traque politique a lieu dans les facs : des ministres parlent d’une influence «islamo-gauchiste» au sein du corps enseignant, reprenant les fantasmes d’extrême droite, et mettent ainsi une cible dans le dos de leurs propres agents. Pendant des siècles, les campus étaient des espaces protégés de l’arbitraire, où les débats pouvaient avoir lieu plus librement qu’ailleurs. Les facs étaient ainsi des lieux de formations politique et de contestation. Avec Macron et Baptiste, c’est la fin d’une époque.

Mais revenons à Grenoble. Comment est-il possible d’interdire une simple présentation de livre dans une université ? Comment justifier la censure d’un auteur dans un lieu de savoir, pour avoir simplement dénoncé la guerre ?

C’est la justice qui donne la réponse. Saisie par les étudiants et étudiantes dans le cadre d’un référé liberté, le Tribunal Administratif de Grenoble a tranché le 4 mars, avec des formulations orwelliennes. Les juges disent d’abord que «l’université Grenoble Alpes doit veiller à la fois à l’exercice des libertés d’expression et de réunion et au maintien de l’ordre dans les locaux dans une perspective d’expression du pluralisme des opinions». Bonjour la langue de bois.

Les magistrats poursuivent : «Cette liberté ne saurait permettre des manifestations qui, par leur nature, iraient au-delà de la mission de l’établissement, perturberaient le déroulement des activités». On parle de la présentation d’un livre.

La décision évoque une «évolution du contexte depuis la date de la demande» et un «risque élevé de trouble à l’ordre public». Ici, les juges font référence aux événements de Lyon, qui sont présentés comme «en lien avec une réunion s’étant déroulée dans un établissement d’enseignement supérieur, et ayant conduit à un décès». Lisez bien, car c’est le plus grave. Avec une telle reconstruction de l’histoire, demain, n’importe quelle direction d’établissement pourra dire qu’elle interdit un débat car une réunion aurait «conduit à un décès».

Le document pointe aussi le «collectif SIAG», accusé d’organiser «des actions nécessitant l’intervention préventive des forces de l’ordre». Une «intervention préventive», ça s’appelle de la répression injustifiée. C’est une inversion accusatoire : vous êtes réprimé, alors il est légitime de vous réprimer à nouveau.

Dernière accusation, les organisateurs n’auraient «donné aucune précision sur les mesures mises en place pour en assurer la sécurisation». Encore une inversion. En principe, si les autorités estiment qu’une conférence est menacée, c’est à elles d’assurer sa protection… Le tribunal valide donc cette censure, et crée un précédent inquiétant.

Malgré l’interdiction dans le campus, la discussion avec Pierre Douillard-Lefevre aura bien lieu ce vendredi 6 mars, à 14h. Ce sera devant l’Université Autogérée de Grenoble, au 921 rue des Résidences. Venez nombreux et nombreuses !

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