«Pas de volets, pas de loyers» : vers une grève des loyers en cas de canicule ?


En Écosse, en Espagne, en France ou en Italie, le refus de payer les propriétaires a permis d’arracher des victoires par le passé


Des couvertures de survie pour obstruer les fenêtre d'un appartement sans volets pendant la canicule : de quoi donner envie d'une belle grève des loyers.

« Pas de volets, pas de loyers » : un mot d’ordre simple, limpide. Un collectif vient de lancer une pétition sur internet qui appelle les locataires à cesser de payer le propriétaire de leur logement en cas de forte chaleur, dans les bâtiments considérés comme des bouilloires thermiques. Notamment les locations qui ne possèdent ni stores, ni volets sur leurs fenêtres. Sans eux, les intérieurs deviennent de véritables cocottes minutes. Selon plusieurs études, l’installation de volets ou stores peut faire baisser jusqu’à 5 degrés la température à l’intérieur d’un logement.

Lors de la dernière canicule à la fin du mois de juin, le mercure a pu avoisiner les 40⁰C dans certaines locations comme celle de Paule, qui vit en région parisienne. Cette retraitée ne possède pas de volets, alors elle a recours à des couvertures de survie pour opacifier ses vitres. Le personnel des écoles et hôpitaux s’est également rué sur ces couches de plastique réfléchissant. Le système D ne fait que gagner quelques degrés, mais il est loin d’être satisfaisant pour avoir une température supportable. Le soir, la chambre de Paule atteignait 37⁰C. En appartement, le confort thermique optimal est entre 19⁰C et 21⁰C… Ces logements mettent en danger leurs habitants. D’autres particuliers badigeonnent leurs fenêtres de blanc de Meudon, une peinture à la craie, effaçable. Les magasins qui en vendent sont en rupture de stock, et cette solution n’est guère plus efficace.

Le cas de Paule n’est pas isolé. Des millions de personnes vivent en France dans des passoires thermiques : froides l’hiver et chaudes l’été. En cas de canicule, ces habitations deviennent invivables : on ne dort plus la nuit, on souffre, les organismes sont mis à rude épreuve. Des centaines de personnes ont été retrouvées mortes chez elles en cette fin juin 2026, et pas seulement des personnes âgées. Les victimes sont parfois très jeunes, notamment des adolescents.

Alors pourquoi payer des sommes monstrueuses à un bailleur ou un propriétaire pour un logement qui devient dangereux, voire littéralement invivable ? Un toit sur la tête devrait protéger ses habitants, et c’est bien l’idée de cette pétition qui a déjà récolté plus de 40.000 signatures depuis le 27 juin. Pour le cas des bouilloires thermiques, l’association DAL – Droit au logement – «encourage les locataires à ‘la grève des loyers’» et à «suspendre le prélèvement automatique de leur quittance pendant un mois en signe de protestation».

C’est la lutte des classes qui se joue ici. Pendant que les nantis se pavoisent dans des appartements et maisons luxueuses sous climatiseurs ou en bord de mer, les pauvres surchauffent dans de petites locations mal isolées. Des millions de précaires sont à la solde de multi-propriétaires véreux qui se sont constitués des empires immobiliers, mais n’ont pas fait le moindre aménagement pour soulager leurs locataires. Le DAL veut rendre obligatoire l’équipement de stores ou de volets dans tous les logements. Un investissement minimal pour les possédants.

À travers l’histoire, la grève des loyers s’est révélée être un mode d’action efficace contre l’ordre bourgeois. Pour réussir elle doit se faire de manière massive et collective, mais pas de façon désorganisée et individuelle.

Lors de la première guerre Mondiale, à Glasgow en Écosse, certains riches propriétaires d’immeubles d’habitation voulaient tirer profit de l’absence des hommes partis au front, et de l’arrivée de l’industrie navale dans la ville pour augmenter les loyers de 25%. Ces escrocs pensaient que les femmes restées à l’arrière étaient des cibles faciles. Les prix des locations ont explosé et les huissiers ont expulsé à tour de bras les familles qui n’avaient plus les moyens de payer leur quittance. La réaction populaire ne s’était pas faite attendre.

Une grève des loyers était lancée, les femmes ont cessé le paiement. Mais elles sont aussi allées plus loin, en rossant les expulseurs, en leur balançant des bombes de farine et en empêchant les huissiers de pénétrer dans les logements, finissant parfois le pantalon sur les chevilles ou jetées dans les poubelles d’une arrière cours d’immeuble. Ces grèves de loyers se sont répandues comme une traînée de poudre, partout dans le Royaume-Uni. Le désordre était tel que le gouvernement avait été contraint de promulguer une loi qui encadrait le prix des loyers au niveau de l’avant-guerre le 25 novembre 1915.

En 1931, à Barcelone, les manifestants avaient une revendication : la baisse de 40% des loyers. Des meetings étaient organisés dans les quartiers ouvriers, les prises de paroles dénonçaient les propriétaires fonciers qui volaient le peuple avec la complicité du gouvernement. En juillet, 45.000 personnes se mettaient en grève de loyers. Le mois suivant, ils étaient 100.000 grévistes. Dans les quartiers, des groupes locaux aidaient les familles expulsées à réinvestir leurs logements. Cette crise avait forcé les proprios à négocier avec les locataires et à renoncer aux impayés de loyer…

En France, entre 1974 et 1980, des travailleurs immigrés ont aussi refusé de payer les loyers à leurs bailleurs. Ils étaient logés dans des chambres de 6m² et insalubres, le plus souvent mal-isolées. Les foyers de travailleurs immigrés étaient gérés par la société SONACOTRA, qui avait décidé d’augmenter les loyers. Au plus fort du mouvement, 30.000 travailleurs immigrés cessent de verser leur loyer et revendiquent leur droit par des manifestations et des occupations de foyers. Des accords ont fini par être signés avec la SONACOTRA, et les arriérés annulés.

Autre cas en Italie, dans les années 1970, quand le milieu autonome pratiquait l’autoréduction. Il s’agissait d’un refus collectif de payer pour un service, la nourriture dans les supermarchés ou le loyer auprès des propriétaires…

Les exemples historiques sont pléthores. Il ne nous appartient plus qu’à les refaire émerger ici et maintenant.

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