48h après l’adoption du projet de loi «Ripost» et du «permis de tuer» policier, des tirs à balles réelles contre une free party en Bretagne

Mourir pour avoir dansé ? Il n’aura pas fallu longtemps à la police pour se sentir encore plus intouchable qu’auparavant. Alors que le «permis de tuer» vient tout juste d’être voté à l’Assemblée Nationale, un gendarme a ouvert le feu lors d’une free party en Bretagne. Le chien d’un participant s’est vu perforer la patte lors de l’intervention policière pour évacuer le site. L’événement, organisé en hommage à une figure du mouvement de la fête libre décédée l’année dernière, s’est pourtant déroulé sans accroc malgré un contexte difficile au vu de la chaleur.
La fête libre racontée de l’intérieur
À l’appel de dizaines de sound system, plusieurs milliers de personnes ont convergé dans la nuit de vendredi à samedi dans une clairière de la Forêt de Lanouée, dans le Morbihan, pour une free party. Pour que la fête se passe au mieux, deux associations de Réduction des Risques (RDR), la mythique Techno+ et les Chats Perchés, étaient présentes et ont organisé 4 jours durant des maraudes et des distributions d’eau. De leur côté, les organisateur·ices ont distribué 2000L d’eau ainsi que des extincteurs, tout en confectionnant des brumisateurs artisanaux au-dessus des murs de son pour rafraîchir le public. Des collectes de déchets ont aussi été organisées chaque après-midi, tandis que l’autogestion était de mise pour tous·tes, avec une vigilance spécifique au niveau des mégots et des départs de feu.

Sur le site, c’est un véritable petit village alternatif qui a pris possession des lieux. Ici, on pouvait déguster une galette-saucisse, une glace à l’italienne magique ou encore jouer aux palets à l’ombre d’une tonnelle. Des rigolos se sont même amusés à dessiner à l’aide de pierres de gigantesques messages sur le sol, un «ACAB» à l’attention de l’hélicoptère de gendarmerie qui survolait le site mais aussi un immense «MERCI» à l’adresse des organisateur·ices. Plus loin, on retrouvait un stand de Contre Attaque, à quelques dizaines de mètres de celui de Tekno Anti Rep, le collectif qui coordonne la résistance de la fête libre face à la répression. En somme, un week-end sous le sceau de la joie et la bonne humeur.
C’est donc après des journées qui resteront gravées dans les mémoires que les forces de l’ordre ont, comme à leur habitude, gâché la fête. Les gendarmes sont intervenus dans la matinée du mercredi 15 juillet, alors que le son était déjà coupé depuis la veille et qu’il ne restait qu’une centaine de personnes présentes sur le site. Le préfet, Mickael Galy, qui s’est rendu sur les lieux, a vanté une intervention des forces de l’ordre «dans le calme» tout en dénonçant «l’irresponsabilité des organisateurs».
Pourtant, la prise en charge par la préfecture de la fin de l’événement a encore été synonyme de violences et d’hypocrisie. Sur place, une participante encore présente dénonce le narratif de la préfecture et raconte qu’à l’arrivée des gendarmes «tout le monde est couché», et qu’à 7h du matin «deux coups de feu sont tirés à 5 secondes d’écart», retentissant dans la clairière. Dans les instants qui suivent, le chien d’un participant est retrouvé inanimé, la patte troué par une balle et entouré par une «centaine de gendarmes».
Il est difficile d’imaginer, au vu de l’attirail démesuré d’un policier, que dégainer son arme de service pour abattre un animal réponde à «l’absolue nécessité» prévue par le texte de loi encadrant l’usage des armes à feu. Difficile également de croire qu’abattre un chien soit «strictement proportionné» ou qu’un animal puisse mettre en danger de vie ou de mort un escadron de gendarmes entier. Cet incident n’est malheureusement pas isolé, et fait craindre le pire au regard de l’impunité législative dont disposent les forces de l’ordre en France.
En décembre 2025, lors de la 30ème édition des TransOff qui avait rassemblé 3000 personnes, un gendarme avait tiré plusieurs balles, non pas sur un animal mais bien sur un véhicule qui quittait le site de la fête. Âgés de 37 et 29 ans, les deux teufeurs visés par les tirs ont porté plainte pour «tentative de meurtre et violences par personnes dépositaires de l’autorité publique». De manière générale, la criminalisation des fêtes libres et l’absence de témoins occasionne régulièrement des violences de la part des forces de l’ordre, qui disposent d’une impunité méthodiquement organisée par les préfectures et bénéficient de la forte pression politique pesant sur la free party.
L’adoption du projet de loi Ripost
Pendant que la fête battait son plein, c’est donc à Paris, dans une Assemblée Nationale climatisée, que 366 députés ont voté en faveur du texte de loi Ripost, macronistes et extrême droite joignant leurs voix en chœur. Une fois promulguée, le texte de loi fera risquer aux organisateur·ices de free party 2 ans de prison et 30.000 euros d’amende. S’y rendre deviendra aussi un délit : les participant·es encourront six mois de prison et 7.500 euros d’amende avec possibilité, pour éviter les poursuites judiciaires, de payer une Amende Forfaitaire Délictuelle (AFD) de 500 euros. Le texte abaisse aussi à 250 participant·es le seuil au-dessus duquel une déclaration en préfecture est requise, contre 500 actuellement.
Sur la question spécifique de la fête libre comme sur ses autres objectifs, cette loi fourre-tout, supposée pallier aux insuffisances de l’État en matière de répression, se trompe de cible et apparaît avant tout être un aveu d’échec au regard des 30 ans de politique répressive à l’égard du mouvement. Les débats à l’Assemblée Nationale faisaient peine à voir tant les arguments en faveur du texte reposaient sur des fantasmes sécuritaires, tandis que les sorties du Ministre de l’Intérieur, qui n’a pas hésité à qualifier les participants de «délinquants», n’ont pas franchement élevé le débat.
La répression contre la joie, une vieille histoire
La croisade menée par le gouvernement et l’extrême droite à l’encontre de la fête s’inscrit dans l’héritage idéologique du régime de Vichy. En juin 1940, au lendemain de la défaite française face au rouleau compresseur allemand, Pétain défend dans plusieurs discours que l’échec français n’était pas de nature militaire, mais le résultat d’une décadence morale de la société française. À la radio, il prétend que «l’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice». Alliant la parole aux actes, les autorités françaises se lancent alors dans une véritable chasse aux sorcières et restreignent fortement les bals publics. La presse collaborationniste étrille ces jeunes qui «dansent au lieu de servir la patrie» et s’inscrit dans la longue obsession fasciste qui oppose le sacrifice au plaisir, l’ordre à la liberté individuelle.
Ce que le gouvernement semble oublier, c’est qu’un pays qui réprime sa jeunesse est un pays sans avenir. Que ce soit il y a 30 ans en Angleterre ou en Italie depuis 2022, réprimer la free party n’a fait que radicaliser le mouvement et mettre en péril les teufeurs et les teufeuses qui choisissent de s’y rendre. Aujourd’hui comme hier, les lois liberticides ne réussiront pas à étouffer le désir de liberté d’une jeunesse asphyxiée par l’autoritarisme ambiant.
SOUTENEZ CONTRE ATTAQUE
Depuis 2012, nous vous offrons une information de qualité, libre et gratuite. Pour continuer ce travail essentiel nous avons besoin de votre aide : chaque euro compte !
Tous les 15 jours recevez nos dernières actualités et bien plus directement sur votre adresse mail en vous inscrivant à la newsletter de Contre Attaque.



