Le projet présenté ce lundi à l’Assemblée Nationale est à des années lumières de l’urgence climatique actuelle

La France brûle. Partout, même en Bretagne, les terres asséchées sont dévorées par les flammes, les cultures fanent sous les rayons impitoyables du soleil tandis que les animaux meurent de chaud. Alors que la canicule la plus intense depuis que les relevés météorologiques existent a tué partout en France, l’épisode aurait dû servir d’électrochoc pour enfin infléchir la politique en matière d’écologie. Pourtant, nos 577 députés débattent à l’heure actuelle de mesures d’accaparement de l’eau, d’agrandissement des élevages intensifs ou encore de réintroduction de pesticides interdits. La loi d’urgence agricole, c’est la goutte de trop, le doigt d’honneur ultime à toute une profession.
Cette loi, pensée initialement comme une réponse à la crise de la dermatose nodulaire de l’hiver dernière – une épidémie bovine qui avait conduit le gouvernement à abattre des dizaines de troupeaux par la force, provoquant la colère des agriculteurs – apparaît finalement bien loin des enjeux. Sur les 23 articles du texte de loi, un seul est explicitement consacré à l’élevage, l’article 17. Ce dernier vise d’ailleurs à alléger les «contraintes administratives» lors de travaux de construction ou de modernisation des bâtiments d’élevage, une disposition pour permettre aux industriels de construire toujours plus gros, par exemple des «fermes usines» avec des centaines de têtes de bétail. En somme, un démantèlement méthodique des règles environnementales pour encourager l’agro-industrie.
C’est une aberration alors que la canicule du mois de juin a provoqué des pics de mortalité de +1200 % pour les volailles, +40 % pour les bovins et +55 % pour les espèces porcines par rapport à l’an dernier à la même période. D’après l’association de défense animale L214, ce sont au total plus de 3 millions d’animaux qui sont morts de chaleur dans les élevages. L’association a notamment diffusé des images des centres d’équarrissage saturés de cadavres, qui laissent imaginer l’ampleur de la catastrophe.
Mais le volet le plus saisissant en matière agricole demeure le traitement réservé à l’eau. Les fleuves sont à sec, des centrales nucléaires sont arrêtées faute de pouvoir se refroidir et, de son côté, le gouvernement propose de faciliter la construction d’ouvrages de stockage d’eau. Au revoir les limitations en zone humide, adieu les obligations de réunions publiques pour l’octroi d’autorisations environnementales, place à l’ère des mégabassines. Le gouvernement justifie cette mesure car elle “permettra de limiter l’exposition des agriculteurs aux oppositions”. Une manière d’esquiver toute forme de débat.
Le texte affiche enfin un objectif de doublement des capacités de stockage d’eau d’ici à 2035. Une stratégie politique qui assume de sacrifier des écosystèmes entiers au profit de quelques agro-industriels pleins aux as. On le rappelle, les mégabassines ne «retiennent» pas l’eau, elles l’accaparent. Elles ne captent pas d’eau de pluie, elles pompent dans les nappes phréatiques pour alimenter des cultures intensives et gourmandes en eau, comme le maïs. De plus ces étangs artificiels, bâchés, accélèrent l’évaporation de l’eau stockée. Elles gaspillent ainsi une ressource précieuse qu’il faudrait protéger. C’est tout l’inverse d’une politique responsable et durable face à la sécheresse.
Vous pensiez avoir tout vu ? Ce n’est pourtant que le début. Un an après le scandale de la Loi Duplomb, qui a entre autre réintroduit un pesticide cancérigène, le Sénat a jugé bon d’insérer un volet sur les néonicotinoïdes tueurs d’abeilles. Le texte prévoit de réintroduire sous forme «encadrée et dérogatoire» deux insecticides, l’acétamipride et le flupyradifurone, ceux-là mêmes qui avaient été tant décriés l’année dernière. Un geste de mépris immense envers les deux millions de signataires de la pétition qui exigeaient son retrait, et envers tous les agriculteurs qui s’empoisonnent avec ces produits. L’an dernier, c’est le Conseil Constitutionnel qui avait finalement abrogé la disposition, sans s’imaginer que le gouvernement chercherait à nouveau à passer en force.
Le reste du texte contient pelle-mêle des mesures de «simplification», reprenant presque mot pour mot les desiderata de la FNSEA. Le gouvernement propose ainsi de faciliter l’abattage des loups, une espèce pourtant protégée, tout en augmentant les quotas du nombre maximal de loups pouvant être abattus chaque année. Le texte prévoit aussi une disposition pour punir de 3 ans d’emprisonnement et 45.000 euros d’amendes toute intrusion dans un local à usage agricole. Une manœuvre à peine déguisée pour réduire au silence les lanceurs d’alertes, comme l’association L214, qui entrent régulièrement dans des élevages pour filmer et dénoncer les terribles sévices que peuvent y subir les animaux.
En somme, ce texte de loi ne semble avoir un caractère «urgent» qu’au regard de la prochaine échéance électorale, qui se rapproche à grands pas. Le gouvernement, effrayé à l’idée de s’enliser dans un nouveau processus législatif coûteux, préfère ne prendre aucun risque et produit un texte de surface, qui agglutine une série de mesures diverses, mais toutes favorables à l’agro-business, avec des cavaliers législatifs calqués sur les réclamations de la FNSEA et des gros poissons du secteur de l’élevage intensif. Comme pour la loi «Ripost», cette «loi d’urgence agricole» scandaleuse passe en plein été et en toute fin de mandat, limitant les possibilités de résistance.
Pendant que les députés détricotent les normes écologiques restantes, en Île-de-France la mortalité a bondi de 122% pendant la vague de chaleur de fin juin. 3.000 personnes au moins y auraient perdu la vie, contre moitié moins en temps normal. Des personnes tuées autant par la canicule que par l’inaction politique de nos gouvernements.
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