Lors d’un pot de départ, la BAC de Saint-Denis fait cramer son commissariat à coups de mortiers d’artifice après avoir vidé ses propres extincteurs pour s’amuser

Depuis des années les médias qualifient les feux d’artifice de «mortiers», afin de présenter ces objets comme des armes très dangereuses qui menaceraient la vie des policiers. À chaque grande fête ou manifestation, les autorités interdisent et criminalisent le transport de pyrotechnie ou de fumigènes. Pire : on ne compte plus les peines de prison et les enquêtes pour possession ou utilisation de feux d’artifice dans l’espace public. C’est le cas à chaque révolte dans les banlieues : les lourdes peines tombent à la chaîne. De même, les agents tirent des balles en caoutchouc ou des grenades contre les porteurs de «mortiers», causant parfois des mutilations à vie. Pourtant, certains policiers font n’importe quoi avec les feux d’artifice, jusqu’à incendier leur propre commissariat.
Rififi à Saint-Denis
Médiapart vient de publier un article retraçant le déroulé d’une soirée rocambolesque ayant abouti à l’incendie du commissariat de Saint-Denis. Incendie dont les auteurs ne sont autres… que les policiers eux-mêmes. L’affaire, qui ressemble à s’y méprendre à un vaste canular pour discréditer la police, pourrait prêter à sourire si elle n’était pas symptomatique de l’état de décomposition de l’institution dans son ensemble.
Fin juillet, au terme d’un pot de départ bien arrosé, des agents ont d’abord rendu inutilisables les extincteurs du bâtiment en organisant une «bataille de mousse». Puis ils ont incendié la toiture végétalisée de ce dernier à l’aide de mortiers d’artifices.
Nos policiers modèles ont réussi cet exploit en employant une méthode infaillible dont voici les étapes. Tout d’abord, préparez soigneusement votre coup en plein été – de préférence au beau milieu d’une canicule, et idéalement pendant qu’un grand nombre de pompiers sont mobilisés par les incendies. Vérifiez ensuite que votre commissariat flambant neuf – rénové en 2020 à grands frais – dispose bien d’une toiture végétalisée, avec une pelouse aussi sèche que possible. Une fois ces conditions optimales réunies, assurez-vous de mettre hors d’état de fonctionner les moyens d’éteindre un feu. Il ne vous reste plus qu’à vous emparer d’un mortier d’artifice et de vous laisser séduire par un remake d’Harry Potter façon pyrotechnie pour laisser la magie opérer.
Une affaire dans l’affaire
Cette affaire permet de mettre en lumière la manière dont les policiers considèrent leur lieu de travail : un lieu d’humiliation et de privation pour les détenus, mais un Club Med’ bon à organiser des beuveries et soirées mousses pour eux-mêmes. Mais elle a aussi le mérite de mettre en lumière le niveau d’impunité policière.
Car parmi les agents, certains étaient interdits d’être là. Deux anciens membres de la BAC, présents à cette soirée, sont placés sous contrôle judiciaire avec l’interdiction formelle de rentrer en contact et de se rendre à Saint-Denis en attendant leur procès. Ils sont visés par une enquête pour des violences en réunion, dégradations volontaires et faux en écriture publique, après avoir racketté et frappé un vendeur de cigarettes. Ils avaient justement été mutés pour ces faits, après une enquête de l’IGPN. Des faits graves, mais visiblement pas de quoi empêcher deux bons copains de faire la fête.
Qui sont les vrais pyromanes ?
À longueur d’année, la classe politique nous parle de policiers surmenés, menacés, en danger, ce qui justifierait des lois toujours plus sécuritaires. Dans les faits, le seul commissariat brûlé depuis des années l’a été par ses propres occupants, et non par d’éventuels émeutiers. De même, les plus graves blessures au sein des forces de l’ordre le sont par leurs propres armes : un gendarme a été très gravement touché au dos par la grenade d’un de ses collègues lors du mouvement des retraites en 2023. Des mains de policiers ont été mutilées par des munitions mal utilisées pendant les Gilets jaunes ou la Loi Travail. Les décès d’agents sont majoritairement le fait d’accidents ou de suicides… La première menace pour la police, c’est elle-même, et pas les «éco-terroristes» ou les «racailles».
Cette affaire résonne tristement avec l’actualité nationale. Le traitement politique des incendies de forêts est largement réduit à une affaire de «responsabilité individuelle», laissant entendre que les sinistres ne sont que l’affaire de «pyromanes dérangés» contre lesquels il faudrait apporter une réponse répressive. Pourtant, il est plus que probable qu’aucune sanction ne sera prise à l’encontre de ces policiers qui mettent le feu à un bâtiment public.
Enfin, le gouvernement vient de faire adopter le projet de loi RIPOST, grâce aux voix de l’extrême droite. Un texte qui prévoit justement de durcir la législation concernant les engins pyrotechniques. Laurent Nunez, le Ministre de l’Intérieur, les qualifiait lui-même de «graves troubles […] à l’ordre public» et appelait à «resserrer les mailles du filet» pour punir les dangereux artificiers.
Le message semble pourtant avoir eu du mal à parvenir jusqu’au commissariat de Saint-Denis. Car, cerise sur le gâteau, des policiers y travaillant sont déjà visés par une enquête après d’autres tirs d’artifices durant la nuit du 30 avril au 1er mai 2025 ! Dans une vidéo tournée en pleine nuit, on voyait un riverain de ce commissariat, excédé par les dénotations, sortir jeter un œil pensant avoir affaire à «des jeunes qui s’amusent». Il n’avait pas caché sa surprise en réalisant qu’il s’agissait de fonctionnaires de police juchés sur des motos, qui orientaient les mortiers vers leur propre façade.
À l’époque, une source policière avait justifié les faits en évoquant «une blague entre collègues». Si un jeune noir ou arabe commettait le dixième de tels actes, il compterait ses années de prison et tous les médias en feraient les gros titres.
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