De l’anti-militarisme à la propagande de guerre


Analyse d’images


Le Canard Enchaîné est une institution de la presse française. Le journal satirique est plus que centenaire. À la base, il s’agit d’un journal libertaire fondé en 1915 : en pleine Première Guerre mondiale. L’hebdomadaire est alors créé pour dénoncer la propagande de guerre, sa raison même d’exister est anti-militariste. Et à l’époque, il fallait énormément de courage pour aller à contre-courant de la censure, des discours guerriers, de «l’Union sacrée» contre l’Allemagne. Le Canard était d’ailleurs régulièrement menacé par les autorités.

En 2023, le ton a bien changé. L’hebdomadaire caricature les membres de la France Insoumise déguisés en islamistes et tenant des armes de guerre dans les mains. Dans notre pays, il ne reste plus qu’une seule force politique audible qui appelle à la paix en Palestine : la France Insoumise. Ce sont eux les «traîtres», forcément complices des islamistes. C’est d’ailleurs ce que l’on entend dans tous les autres médias : ne pas se ranger à 100% derrière les bombardements israéliens, c’est être du côté du Hamas.

C’est de la propagande de guerre basique. Et c’est exactement ainsi qu’était caricaturé le grand socialiste Jean Jaurès. Avant la Première Guerre Mondiale, Jaurès était le seul homme politique de premier plan qui s’opposait fermement à une guerre contre l’Allemagne. Jaurès, internationaliste et anti-militariste, avait compris qu’une guerre contre la puissance voisine entraînerait toute l’Europe dans le chaos et ferait couler des rivières de sang. Il avait vu juste. En 1914 Jaurès était assassiné par l’extrême droite pour ses positions anti-guerre. Avant qu’il soit tué, pendant des années, la presse de droite avait caricaturé le socialiste avec un casque allemand, ou soumis à l’empereur de Prusse. Celui qui appelle à la paix est forcément un traître qui travaille pour le camp ennemi.

Sur le visuel du bas, l’une de ces caricatures : une illustration du dessinateur Bréger dans le journal de droite catholique Le Pèlerin en 1912. La légende dit que Jaurès «parle allemand», il porte un casque à pointe de l’armée prussienne, entouré de drapeaux rouges et avec le journal L’Humanité devant lui. À l’époque, on ne parle pas d’islamo-gauchisme mais de socialisme pro-allemand. Le Pèlerin était un journal anti-parlementaire, antisémite et anti-communiste. Dans les années 1930, il soutiendra le coup d’État franquiste en Espagne.

Un siècle séparent le dessin du Jaurès traître à la France et celui du Mélenchon islamiste. Pourtant, ces deux caricatures utilisent exactement le même procédé graphique. Ce sont des techniques de propagande vieilles comme le monde, qu’un journal satirique connaît parfaitement. Le Canard Enchaîné utilise les mêmes méthodes que celles qu’il aurait dénoncé à sa création. C’est un naufrage intégral.

Comme le Canard est une institution, un journal respecté, peu de gens osent le critiquer. Et encore moins parler de son virage droitier. Un peu comme un grand-père qu’on aimait bien, mais qui devient de plus en plus gênant à chaque repas de famille.

Le Canard Enchaîné a constitué un trésor de guerre de 130 millions d’euros sur son compte en banque. Des locaux au cœur de Paris, dans la très chic rue Saint-Honoré, entre le Louvre et la Concorde. Des gros salaires pour la rédaction, composée d’hommes ayant largement dépassé l’âge de la retraite et monopolisant la direction alors qu’il y a tant de dessinateurs et de journalistes talentueux qui ne trouvent pas de place. Il y aurait tout pour en faire un superbe journal de contre-pouvoir, ce qui manque tant actuellement en France.

Mais les attaques obsessionnelles du Canard contre ce qu’il reste de la gauche sont désormais une constante. Ce qui n’est pas très original, puisque tous les autres médias en font de même. On en parlait déjà en septembre dernier, lorsqu’un édito du Canard défendait Fabien Roussel contre la NUPES, et en particulier la France Insoumise accusée de soutenir «l’assistanat» et d’être déconnectée des classes populaires, en plus d’être «soumise» à Mélenchon. Une analyse vraiment pas originale, lue 1000 fois dans la presse de droite. Les lecteurs s’en rendent bien compte, puisque les ventes de l’hebdo sont en chute libre.

En septembre 2023, une enquête de Street Press dévoilait les méthodes de management du Canard qui n’ont rien à envier au patronat le plus brutal. Des pigistes mal payés, dont les articles sont signés par les vieux chefs du journal, du personnel précaire traité de façon humiliante…

En 2022, un journaliste du Canard, Christophe Nobili, avait dénoncé un emploi fictif réservé à la compagne d’un des pontes du journal, et avait monté une section syndicale. Impardonnable : les patrons l’ont mis à pied et ont tout fait pour le licencier. Des procédures rejetées par l’inspection du travail.

Sur le conflit israélo-palestinien comme sur les autres sujets, le Canard n’a malheureusement qu’une obsession : taper sur la gauche. Et relayer le discours guerrier dominant contre les seuls à dénoncer les bombardements israéliens. Une ligne éditoriale qui n’a plus rien à envier aux médias néoconservateurs qu’on entend partout, plus grand chose d’anti-militariste et un management façon Macron. Que reste-t-il du Canard originel ?

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Une réflexion au sujet de « De l’anti-militarisme à la propagande de guerre »

  1. Bonjour, ça fait un moment que le canard enchaîné est devenu réac. Il est verrouillé par des vieux cons. Il ne faut plus acheter ce torchon 🙂
    Xavier

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