Contre-insurrection : la propagande policière tourne à plein régime #03


La police s’affiche toujours et encore dans la presse locale : Contre Attaque vous propose une série d’articles pour mieux comprendre les enjeux qui se cachent derrière le journalisme de préfecture. Après avoir décrypté des reportages policiers récents et mis en lumière leurs auteurs, le troisième épisode s’intéresse au concept de contre-insurrection.


Des policiers en maintien de l'ordre, matraques en avant : une image de la répression, couverte par la doctrine de la contre-insurrection.

Ce que l’on appelle la « contre-insurrection » est une forme de propagande théorisée par l’État français depuis la Guerre d’Algérie. Le principe est simple, il repose sur deux fondements : l’un militaire, l’autre médiatique. Réprimer de la manière la plus violente qui soit les groupes considérés comme ennemis, et mener une « guerre psychologique » pour légitimer l’action de répression et affaiblir les groupes visés.

Cela consiste à inonder les médias d’informations positives et engageantes, favorables au pouvoir et à sa police, afin d’isoler les mouvements contestataires et justifier la répression avant même qu’elle n’ait lieu. L’objectif est d’avoir le soutien de la population en cas d’action autoritaire et/ou violente de la part de l’État. Dans un conflit, les gens doivent choisir l’État : il faut donc salir son adversaire mais aussi glorifier ses troupes.

Cette doctrine a été utilisée lors des guerres coloniales, puis exportée dans de nombreuses dictatures. En Algérie, d’un côté l’armée française faisait des cadeaux dans des villages, ou prétendait apporter de la protection et des soins à la population civile, de l’autre elle raflait, torturait et tuait les indépendantistes, déplaçant de force des centaines de milliers de personnes.

Dans les médias, l’application de cette doctrine consiste d’un côté à taire, minimiser ou relativiser les violences policières, et de l’autre à mettre en avant toute action policière qui pourrait être jugée positivement. C’est ainsi qu’une présentatrice de BFM TV indiquait, lors d’un live d’une manifestation contre la réforme des retraites, qu’un joueur de tambour avait mis du faux sang sur son visage, alors que cette personne avait eu le crâne ouvert à coups de matraque. Dans le même temps, la police s’affiche sur les réseaux sociaux à chaque « saisie record » de drogue ou de matériel trouvé sur des manifestants – généralement, quelques grammes de shit et une poignée de fumigènes – pour montrer l’efficacité de son action et la dangerosité de ceux à qui elle a affaire.

C’est encore mieux lorsque ces saisies permettent de décrédibiliser l’adversaire. Tant pis si l’info est complètement bidon, comme les fameux « 22 cocktails molotov en préparation » découverts par la police nantaise en 2019, et largement relayés par la presse locale : il s’agissait de bouteilles vides trouvées à côté de poubelles sur lesquelles les agents avaient trouvé ou placé des morceaux de sopalin ! La même chose avait eu lieu à propos de « jets d’acide » sur la police lors d’une manifestation en 2014 : il s’agissait de peinture blanche, et le policier « victime » avait été filmé plusieurs heures après avoir été prétendument touché par de l’acide, en train de matraquer des manifestants, en pleine forme.

Même si ce genre de mensonges est démonté par les médias indépendants, cela ne fait sûrement pas la Une des journaux classiques. L’effet recherché par la fake news a quand même eu lieu : le public a reçu l’information « la police a découvert des cocktails molotov avant une manifestation » et retiendra que 1) la police est efficace et que 2) les manifestants sont dangereux. C’est de qu’on appelle la « Loi de Brandolini » : il est beaucoup plus facile de balancer une fausse information grossière et choquante que de la déconstruire patiemment avec des arguments rationnels. La quantité de temps et d’énergie pour réfuter un mensonge est beaucoup plus importante que la fabrication du mensonge en lui-même.

Il en va de même avec les deux articles que nous avons mentionné sur la CRS 82 : à chaque fois des chiffres sont donnés sur le nombre d’interventions ou les quantités de drogue saisies, même lorsque les prises sont dérisoires. Toute action pouvant justifier, dans les médias, l’existence de cette compagnie est bonne à être mise en avant. L’existence de corps de répression toujours plus violents est justifiée a posteriori, à l’aide de biais de confirmation. C’est en particulier le cas depuis que Darmanin, puis Retailleau, se sont lancés dans la guerre contre le narcotrafic. Le ministre de l’Intérieur actuel parle même d’une « mexicanisation du pays », un fantasme qui justifie les pires délires sécuritaires, avec des opérations anti-drogue XXL dans les quartiers qui ciblent en priorité les jeunes maghrébins. Et tant pis si l’essentiel de l’activité de la CRS 82 repose sur un maintien de l’ordre brutal, qui meurtrit les corps et terrorise les esprits.

Ce genre d’action violente a peu de visibilité dans les médias. À l’inverse, nos journalistes médiatisent complaisamment des opérations de propagande organisée par la police pour améliorer son image : par exemple, à Noël, quand des policiers en uniforme distribuent des cadeaux aux enfants malades dans les hôpitaux, en ayant bien pris soin de prévenir la presse, ou font « découvrir leur métier » dans les écoles au point de banaliser la violence. Normaliser la soumission à l’autorité, voilà à quoi servent ces opérations. Le public cible : les masses blanches et petit-bourgeoises, les gens qui votent et qui traversent au passage clouté.

Mais qui a entendu parler de l’intervention policière dans une salle de cinéma contre des adolescents en septembre 2021 ? À l’époque, le film «BAC Nord», qui glorifie des policiers ripoux et qui reçoit des éloges de la part de l’extrême droite, cartonnait au cinéma. On savait qu’il était dangereux pour le cerveau. Il s’avère qu’il est peut aussi être dangereux pour ses spectateurs. Lors d’une séance organisée à Lille, 17 gamins de quartier étaient venus assister à la séance, et pas moins de 30 policiers étaient intervenus pour les sortir à coups d’intimidation et de gaz lacrymogène. Toute une mise en abyme de la contre-insurrection. Mais cette fois pas de gros titres : critiquer la police est une idée saugrenue.

Même chose pour les actions de prévention : dans chaque département, des agents sont missionnés pour faire le tour des établissements scolaires et faire de la « prévention des conduites à risque ». Pourquoi confier cette mission à des flics et pas directement à des enseignants, qui sont justement formés pour ça et qui connaissent les élèves, qui peuvent se confier à eux ? Et quitte à faire venir des intervenants extérieurs, la police prévient-elle mieux les jeunes du risque que des éducateurs spécialisés ? Que des magistrats ? Que des médecins ou psychologues ?

Inviter l’uniforme à l’école, cela permet de faire passer deux messages. Pour les élèves qui n’ont pas affaire à la police au quotidien, c’est un contact chaleureux qui dit « Nous sommes là, la police est présente, elle vous protège ». Et pour les jeunes de quartiers populaires, dans les établissements de banlieue, la police montre qu’elle est partout chez elle. Le flic en uniforme peut se soustraire à n’importe quelle autorité (y compris celle de l’enseignant), quand il veut, où il veut. Le message est clair : nous sommes dans un État policier.


À travers la contre-insurrection, le pouvoir veut proscrire l’idée même de rébellion ou de pensée critique dès le plus jeune âge. Les jeunes doivent être des futurs flics, de la chair à canon ou de la chair à patron.


Prochain épisode : ACAB – Il n’y a pas de bon policier

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