L’entreprise Palantir publie un manifeste technofasciste en 22 points

Fini le temps où la Silicon Valley se dissimulait sous un vernis pseudo libéral et progressiste, place à l’ère du capitalisme guerrier avec l’Intelligence Artificielle comme fer de lance. La multinationale Palantir a partagé sur son compte X un manifeste sordide, oscillant entre technosolutionisme, appel explicite à la guerre et références ouvertes au fascisme.
Palantir Technologies est un géant du numérique qui a de quoi donner la nausée à tous les fans de la Terre du Milieu. L’entreprise, fondée en 2003 par Peter Thiel et Alex Karp, reprend en effet à son compte le nom de l’un des artéfacts de l’univers du Seigneur des Anneaux, à rebours des valeurs défendues par son auteur. Dans la saga de Tolkien, le Palantir est la «pierre de vision» qui permet à son utilisateur de voir et de communiquer à distance, malgré des obstacles physiques. Pouvoir tout surveiller pour le compte de Sauron : voilà l’imaginaire des seigneurs de la tech.
Dans le vrai monde, Palantir est donc une entreprise de production d’armement, de renseignement et de surveillance créée en réaction aux attentats de 2001. Ses fondateurs appartiennent par ailleurs à la «Paypal Mafia», le nom donné aux charmants entrepreneurs que sont Musk ou Reid Hoffman, fondateur de LinkedIn, pour ne citer qu’eux. Ce sont des néofascistes assumés, et Peter Thiel, proche de Donald Trump, est adepte des «Lumières obscures», un courant politique totalitaire, anti-égalitaire et ultra-réactionnaire. Cerise sur le gâteau, les premiers financements sont constitués par deux millions de dollars versés par le bras financier de la CIA, la société In-Q-Tel. Son outil phare, Gotham – encore une référence pop à la saga Batman cette fois-ci – a par la suite été utilisé en Irak et l’Afghanistan dans le cadre des guerres menées par les USA.
Mais revenons à notre manifeste. Ce dernier a été publié sur les réseaux sociaux de l’entreprise et de son PDG, Alex Karp. Ses 22 articles sont bourrés de dog whistle – des références plus ou moins subtiles au fascisme – voire carrément d’appels à rentrer en guerre. Dès le premier article, ses auteurs préconisent que «L’élite de l’ingénierie de la Silicon Valley a l’obligation positive de participer à la défense de la nation». L’ensemble du texte, au demeurant incohérent pour un lecteur non-averti, évoque pelle-mêle la «décadence» de l’Occident, et vante la «paix extraordinairement longue» permise pas les États-Unis. On en rirait bien, sauf que plusieurs lignes appellent explicitement à préparer la guerre.
L’article 5 est sans équivoque : «La question n’est pas de savoir si des armes à base d’IA seront construites ; c’est de savoir qui les construira, et pour quel but» tandis que le suivant annonce la «prochaine guerre». Les tueurs autonomes sont donc un désir assumé à court terme. Complètement nationaliste, le texte énonce que «Si un Marine américain demande un meilleur fusil, nous devrions le construire» et parle de «sous-cultures», un clin d’œil au suprémacisme blanc.
Dans son article 21, le manifeste assène que «certaines cultures ont produit des avancées vitales ; d’autres demeurent dysfonctionnelles et régressives» et donc que toutes les cultures ne se valent pas. L’Occident – en particulier les USA blancs – doit donc dominer le monde par la force armée, car il serait naturellement supérieur, contrairement aux sociétés considérées comme sous-évoluées par nature, ou décadentes.
Mais en quoi diable ceci devrait nous intéresser ? Car ce texte est un manifeste du technoféodalisme, où l’on trouve par exemple cette phrase cruciale : «Nous devrions applaudir ceux qui tentent de construire là où le marché a échoué à agir». Autrement dit, une entreprise de surveillance et d’armement comme Palantir doit se substituer à l’État, remplacer l’action publique dans tous les domaines. On pense à la police, la stratégie militaire, la santé publique… des secteurs que Palantir peut gérer grâce à son empire centralisant des quantités colossales de données. Palantir souhaite que les géants de la tech, dirigés par des milliardaires d’extrême droite, décident à la place du pouvoir civil. Ce coup d’État est déjà en cours : les firmes d’Alex Karp ou d’Elon Musk sont tellement puissantes que les États sont dépendants de leurs technologies. Autrement dit, ce n’est plus l’entreprise qui obéit au pouvoir politique, mais le pouvoir politique qui obéit aux demandes de firmes privées. C’est un renversement terrifiant : demain, Palantir pourra exiger le lancement de guerres pour des ressources nécessaire à sa production. C’est une dictature militarisée de facto.
Loin d’être une simple lubie de riches aux narines bourrées de kétamine, ce manifeste incarne à lui seul le virage technofasciste emprunté par la Silicon Valley. Car si le capitalisme débridé de la baie de San Francisco n’a rien de très nouveau, nombre de ses figures affichent désormais ouvertement leur connivence avec les idées réactionnaires, quitte à porter des projets politiques bien au delà du simple cadre de l’entreprise.
Ce manifeste n’a en effet rien d’une charte d’entreprise, mais représente plutôt les contours d’un projet politique global. Au carrefour de la technologie, du capitalisme et de la guerre, la Silicon Valley est aujourd’hui imprégnée des «Dark Enlightnement», contrepied des Lumières pour proposer une société dominée par les intérêts privés. Popularisé par des figures comme Curtis Yarvin, les dirigeants de la tech mettent leurs empires économiques au service de leurs idées.
Loin d’être innocente ou «apolitique», comme ses partisans n’ont de cesse de l’affirmer, l’IA et les nouvelles technologies ont quitté le camp des vivants il y a bien longtemps. Depuis 2023, des programmes d’intelligence artificielle sont ainsi massivement utilisés par l’armée sioniste à Gaza dans ses campagnes de bombardement de masse. Un de ces programmes, cyniquement nommé «Where’s Daddy ?» permettait par exemple de déterminer si des cibles éventuelles rejoignaient leur domicile, tandis qu’un autre calculait la probabilité qu’un palestinien soit membre du Hamas. En février, c’était un accord conclu entre OpenAI et le Pentagone qui ouvrait la porte aux tueries «autonomes et sans supervision humaines».
La technologie, tout particulièrement dans le cadre de la surveillance et du domaine militaire, n’a rien de «neutre». Et la question ne se cantonne pas aux seuls États-Unis. La France a toute sa part de responsabilité dans la sombre société dont rêvent les milliardaires de la tech. En décembre dernier, Palantir annonçait ainsi le renouvellement pour 3 ans de de son contrat avec la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), pour 328 millions de dollars, au mépris des critiques des ONG. Votre argent finance Karp et ses amis. Des technofascistes étasuniens gèrent toutes les données de la police politique française, connaissent tout de notre population, possèdent les fiches d’opposants… Bienvenue dans le meilleur des mondes.
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