
C’est un camouflet pour les autorités coloniales qui espéraient bâillonner le peuple Kanak. Mais cette décision arrive bien tard. Le 5 juin, deux ans après le soulèvement en Kanaky et les arrestations massives de manifestants, les juges d’instruction ont prononcé une ordonnance de non-lieu général pour quatorze indépendantistes poursuivis. Alors qu’ils avaient été accusés de terrorisme puis mis en examen pour des faits criminels commis en bande organisée et enfin enfermés dans des prisons françaises à plusieurs milliers de kilomètres de chez eux, ils sont finalement exonérés de toute responsabilité pénale.
Revenons en arrière : en mai 2024, un soulèvement éclate sur l’archipel de Kanaky dans l’océan Pacifique. Un territoire renommé Nouvelle-Calédonie par la France, qui l’a colonisé à partir de 1853. En 2021 les indépendantistes ont boycotté un référendum sur l’autodétermination du pays. En parallèle, la crise sanitaire a accentué les inégalités déjà territoire sur l’archipel : 20% des habitant.es vivent sous le seuil de pauvreté, et le revenu médian des non-kanak, souvent venus de France métropolitaine, est deux fois plus élevé que celui des kanak, qui sont marginalisé.e.s sur leurs terres.
Le gouvernement français passe alors en force, avec un «dégel du corps électoral» qui aurait placé les Kanak en minorité chez eux, et rendu impossible toute perspective d’indépendance. Macron détruit d’un coup de longues années de négociations et de compromis. C’est l’embrasement. Les routes sont bloquées, les actions se multiplient, des blindés de la gendarmerie sont déployés. Plus de 2500 personnes sont été arrêtées, des dizaines sont blessées par balles dont 12 kanak tués par des gendarmes ou des colons armés.
Parmi les personnes arrêtées, 80 détenus, dont le leader indépendantiste Christian Tein, sont transférés de force dans des prisons de métropole, à 17.000 kilomètres de leur archipel. Ces déportations sont caractéristiques de la répression coloniale, qui sépare les familles et arrache les détenus à leur territoire, causant de sévères dommage psychologiques qui s’apparentent à un traitement inhumain. La détenue Brenda Wanabo-Ipeze racontait avoir « subi des conditions d’arrestation et d’incarcération dégradantes » et des menottages systématiques, même aux toilettes ou pour dormir.
La cible de cette répression est la CCAT – la Cellule de Coordination des Actions de Terrain, dont la mission était d’organiser la mobilisation contre le projet de dégel du corps électoral. Cette cellule avait été créé quarante ans plus tôt lors des «évènements», terme pudique pour désigner la période de semi-guerre civile qu’a connue la Kanaky entre 1984 et 1988. En 2024, la nouvelle CCAT trouve une forme d’autonomie et refuse les compromis tout en mobilisant la jeunesse Kanak : elle dérange profondément le pouvoir français. Darmanin l’avait expressément ciblée, et accusée d’avoir organisée les violences. C’est pour cela qu’elle a été démantelée sur la base de procédures aussi expéditives que vides sur le plan juridique. En juin 2025, après près d’un an d’emprisonnement, Christian Tein et trois autres représentants du CCAT avaient finalement été remis en liberté, ce qui montrait que l’affaire commençait à se dégonfler.
Derrière les barreaux, un détenu Kanak a perdu la vie : Frédéric Grochain, militant indépendantiste emprisonné en juin 2024, n’avait pas vu sa famille depuis 2 ans. En février dernier, cet homme de 31 ans est mort dans une prison de Bourgogne, loin de sa terre natale. Dans un élan d’irrespect à sa mémoire, l’État français n’a même pas daigné en informer ses proches, qui ont appris sa mort par hasard 3 jours après le décès. Les résultats de l’autopsie ont conclu à une mort naturelle, faute d’un «suivi médical» adapté. Si la décision des juges était arrivée plus tôt, Frédéric aurait peut-être pu rentrer chez lui et serait vivant.
Aujourd’hui, les différents chefs d’inculpation dont «association de malfaiteurs» et «insurrection», au sens pénal du terme, des violences destinées à mettre en péril la République, qui visaient les représentant de la CCAT, sont tombées. Le parquet vient de faire appel de la décision de non-lieu, mais cet abandon des poursuites reste une victoire pour le camp indépendantiste. Elle doit servir de point d’appui pour exiger la libération et l’amnistie des 2500 personnes arrêtées et 243 incarcérées. Une soixantaine de Kanak déportés sont toujours derrière les barreaux en France.



