
Scène de panique au commissariat d’Évry, dans l’Essonne, le 4 juin. Alerte incendie, évacuation en urgence du bâtiment, intervention des pompiers pour «ventiler» les lieux. En cause : une fumée âcre, toxique, qui asphyxie et fait pleureur. La fumée d’une grenade lacrymogène.
Quelques secondes plus tôt, un agent de la BAC a fait exploser la munition «par erreur» dans le commissariat, lors d’un «passage en revue du matériel». Une goupille se serait «retirée» alors qu’elle se trouvait dans un sac. Quand on connaît la capacité d’enfumage d’une grenade MP7 tirée dans une rue, contenant 7 palets lacrymogènes incandescents diffusant de grandes quantités de gaz chimique, on imagine aisément le mouvement de foule dans un espace clos. Un policier insiste auprès du quotidien Le Parisien : «il s’agit bien d’un accident. Personne ne s’est amusé à dégoupiller la grenade et à la lancer». Bizarre cette manière de se justifier … En garde à vue, on prendrait une telle remarque pour un aveu.
Autre remarque étrange dans Le Parisien : «une dizaine d’autres grenades, lacrymogène ou de désencerclement, ont été retrouvées endommagées à l’intérieur de l’armurerie». Le journal explique : «à force d’être manipulées et utilisées, il peut arriver que les goupilles de ce genre de matériel puissent être déclenchées accidentellement.» A moins que les policiers ne fassent joujou avec leur matériel de répression ? Quoiqu’il en soit, si autant d’armes mutilantes sont abîmées, cela représente un danger d’autant plus grand, et renforce l’urgence de les retirer aux forces de l’ordre.
Le 9 janvier dernier, un officier inconscient avait dégoupillé une grenade fumigène lors d’un exercice dans un lieu fermé, sans en informer ses collègues. Résultat : cinq policiers en stage à la Compagnie d’intervention et de sécurisation de Paris avaient été blessés, certains gravement intoxiqués selon la presse. Un capitaine avait même été plongé dans le coma et son pronostic vital engagé… Effectivement, les grenades fumigènes et lacrymogènes ne sont pas faites pour être utilisées dans des lieux confinés, où elles représentent un danger mortel.
Les grenades lacrymogènes les plus utilisées, celles contenant du gaz CS – l’abréviation du gaz toxique «Chlorobenzylidène» – et qui sont tirées par dizaines de milliers par les forces de l’ordre dans nos rues peuvent tuer à très forte concentration. Elles ont déjà causé la mort de plusieurs personnes par asphyxie lorsqu’elles ont été lancées dans des lieux fermés, notamment au Bahreïn pendant les printemps arabes.
Le CS est un gaz de combat, synthétisé juste avant la 1ère guerre mondiale par des chimistes français pour déloger les barricades lors de manifestations. Utilisés lors de la Grande guerre et par la suite, l’ensemble des gaz chimiques seront interdit par la Convention de Genève de 1993 dans un cadre militaire. Mais le gaz lacrymogène reste autorisé pour le maintien de l’ordre. Et la France est l’un des pays au monde qui en utilise le plus et qui en exporte partout.
Il est établi que les lacrymogènes CS peuvent provoquer des œdèmes pulmonaires et des hémorragies internes à fortes doses, abîmer la cornée et donc endommager la vue, provoquer des troubles menstruels voire des fausses couches. Le CS est synthétisé par le corps humain sous forme de cyanure, toxique en cas d’exposition répétée. Les policiers eux mêmes «s’inquiètent de l’effet de ce gaz sur leur santé», comme le titrait un article de Libération en avril 2023. Un agent expliquait dans le journal : «Allez voir un jour ce qu’il y a dans les gaz lacrymogènes, c’est pas rigolo».
À Mayotte en 2020, «un projectile de gaz tombé dans une cour où se trouvait une famille a tué un nourrisson de trois mois» rapportait la presse. En novembre 2021 à Sfax, en Tunisie, un jeune homme était mort asphyxié par des gaz lacrymogènes tirés en grand nombre. Aux USA, lors des émeutes suite à la mort de George Floyd, le décès d’une manifestante a été attribué à une trop forte concentration de gaz.
L’accident qui vient de survenir à Évry aurait donc pu tuer des policiers. Et il n’est pas isolé. Régulièrement, les forces de l’ordre se blessent avec leur matériel. En 2018, un agent s’était arraché la main avec sa propre grenade explosive sur l’île de la Réunion : il l’avait dégoupillée dans son véhicule. En 2015, un policier à la Compagnie départementale d’intervention de Nantes stockait illégalement des grenades de son commissariat, dans son garage. Son beau-fils de 15 ans s’était explosé la main en manipulant l’une d’entre elles. En 2020 toujours à Nantes, un fonctionnaire de la BAC s’était fracturé le pouce : une grenade de désencerclement lui avait sauté dans la main, et la même scène avait eu lieu à Rennes en 2016. Le 1er mai 2023 à Paris, un gendarme avait été gravement blessé par le lancer de son propre collègue : une grenade assourdissante avait atterri au niveau de la nuque et lui avait cassé 3 vertèbres. Ce ne sont que quelques exemples qui démontrent la dangerosité de ces armes.
Et si finalement, le premier danger pour les policiers eux-mêmes, ne serait pas leur propre armement ? Est-ce que le meilleur moyen pour les autorités de protéger ses fonctionnaires ne serait pas tout simplement de la désarmer ? Et pourquoi pas directement dissoudre la police ?



