Rixe de Crépol : en dépit de l’enquête, la justice retient comme circonstance aggravante la notion de «racisme anti-blanc», une qualification qu’elle avait refusé pour des agressions racistes caractérisées

Deux ans après la mort tragique du jeune Thomas Perotto à la fin d’un bal dans le village de Crépol, la justice retient finalement comme circonstance aggravante un prétendu «racisme anti-blanc» dans l’instruction en cours à l’encontre des auteurs présumés des coups mortels. Les juges d’instruction parlent même de faits commis en raison d’une appartenance à «la race blanche» et «la nation française».
Une décision révoltante, réclamée depuis des mois par l’extrême droite, en plus d’être un pied de nez immense à l’ensemble des victimes d’agressions ou de crimes racistes qui n’ont pourtant pas été qualifiés comme tels par la justice.
Une bagarre entre deux France
Revenons aux faits : dans la nuit du 18 au 19 novembre 2023, un conflit éclate entre jeunes hommes issus de deux groupes rivaux lors d’une soirée. De cette altercation découle une bagarre entre deux France : une bande venue d’une cité de Romans-sur-Isère, en infériorité numérique, et les jeunes rugbymen du village de Crépol. La première, dominée dans l’altercation, sort des couteaux, avec les conséquences tragiques que l’on connait.
À l’époque, certains médias répètent que les jeunes de Romans auraient crié qu’ils venaient «tuer des blancs». En réalité, «neuf témoins sur les 104 auditionnés rapportent avoir entendu des propos hostiles aux Blancs». Mais aucun appel au meurtre. Le Parisien rapporte : «On va t’avoir, petit Blanc» mais les témoignages seraient «contradictoires, évolutifs ou fragiles» selon les gendarmes. Inversement, une jeune femme de Crépol, qui n’avait aucune raison de charger le «camp» des rugbymen, a reconnu que son ami avait dit au cours de la soirée «j’ai envie de taper des bougnoules», avant de s’en prendre à l’un des jeunes de Romans-sur-Isère. La piste du racisme de ce côté-là n’a jamais été creusée.
Racisme anti-blanc ?
2 ans après les faits, donc, l’instruction se poursuit dans une direction pour le moins surprenante. Dans une décision de justice inédite pour une affaire de cette ampleur, les juges d’instruction en charge du dossier ont retenu comme circonstance aggravante la notion révoltante de «racisme anti-blanc». Dans un avis d’information daté du 20 juillet, ces derniers considèrent en effet que les faits ont été commis en raison de l’appartenance des victimes «à une prétendue race, une ethnie, une nation ou une religion».
Cette décision se base sur quelques témoins, qui affirment avoir entendu des insultes proférées par les personnes mises en examen telles que «On est là pour tuer du Français». Insuffisant, il ne s’agit pas de preuves. C’est donc en réalité une réponse directe à la pression exercée par l’extrême droite, car les témoignages concernant ces insultes ont évolué à de multiples reprises. Et la justice elle-même avait initialement, dans son enquête, «écarté l’hypothèse d’une attaque préméditée du bal par des jeunes de Romans-sur-Isère».
Les jours qui avaient suivi le tragique décès de Thomas Perotto avaient été l’occasion pour des politiciens de dérouler sur les plateaux télé leurs obsessions. Certains avaient parlé d’un «francocide», d’une «attaque» préméditée et même d’un «acte terroriste» inspiré par le Hamas… Laurent Wauquiez avait par exemple appeler à lutter contre «le racisme anti-Français» tandis que Marion Maréchal était allée jusqu’à évoquer une «guerre ethnique» et une «guerre civile en gestation».
Cette vindicte médiatique avait par ailleurs provoqué une descente de néo-nazis à Romans-sur-Isère. Le 25 novembre 2023, soit une semaine après la mort de Thomas, une équipe de militants d’extrême droite venus de toute la France s’attaque au hasard à des habitant·es du quartier mis en cause. L’organisation est préparée de façon militaire, avec des «chefs de section» et un «inventaire des armes». Le chef se fait nommer «gros lardon» et donne l’ordre de frapper des «bougnoules» dans une conversation collective par téléphone. Sur un portable, une liste avec «les noms complets des principaux suspects, leur adresse, leur numéro de téléphone, ainsi que les prénoms et noms des membres de leur famille» a été retrouvée par des habitants. Il s’agissait donc d’une descente raciste préparée et organisée, dans le but de terroriser voire de tuer les habitant·es d’une cité. Une violence dont le caractère raciste a été, quant à lui, très largement minimisé par la presse.
Il est sans doute temps de rappeler que le racisme, au-delà d’une discrimination fondée sur la couleur de peau ou l’appartenance ethnique supposé, est surtout caractérisée par sa dimension structurelle. Le racisme est un système de domination présent à tous les étages de la société, avec un groupe dominé et un groupe dominant. À cet égard, un acte isolé doublé du ressenti d’une personne ne peuvent suffire à eux seuls à établir un mobile raciste. Si des insultes à l’égard de personnes blanches ou françaises peuvent être jugées discriminantes, cette discrimination ne se poursuivra pas quotidiennement, lors de la recherche d’un emploi ou d’un appartement par exemple.
Dans le cadre de l’affaire Crépol, au-delà d’un débat sémantique, cette qualification juridique pour le moins étonnante est révoltante au regard du nombre d’agressions et de crimes racistes caractérisés qui n’ont pas été qualifiés comme tels par la justice. Le « deux poids, deux mesures » de la justice française, soumise aux caprices de l’extrême droite dès que quelques politiques écument les plateaux télés, s’inscrit dans le racisme structurel de la société française. Nous avons ainsi recensé un grand nombre de procédures judiciaires bafouées par des magistrats.
Un meurtrier raciste, au service de la police
L’assassinat de Djamel Bendjaballah par un néo-nazi il y a presque deux ans s’inscrit dans cette justice à géométrie variable. Le 31 août 2024 près de Dunkerque, ce père de famille d’origine maghrébine et éducateur est tué par un militant d’extrême droite nommé Jérôme Décofour. Ce dernier écrase Djamel volontairement à deux reprises avec sa voiture, devant sa fille de 9 ans, sa compagne Vanessa et les deux enfants de cette dernière. Les médias préfèrent parler à l’époque d’une «rivalité amoureuse qui aurait mal tourné», et mettent sous le tapis le caractère haineux et raciste du meurtre.
Pourtant, les proches de la victime ont tout fait pour faire reconnaître le racisme de ce crime. Sa sœur Nadia explique : «Tout de suite Vanessa me dit que c’est raciste, vraiment dans les premiers mots de la conversation, alors qu’on pleurait toutes les deux». La justice refuse de retenir cette dimension. D’ailleurs, ni la police, ni la justice n’ont pris la peine de prévenir la famille endeuillée, ni de les accompagner d’une quelconque manière. «On a le sentiment d’avoir été baladés, maltraités même» explique sa sœur.
L’assassin, Jérôme Décofour, n’est autre qu’un néo-nazi, survivaliste, leader du milieu d’extrême-droite radical. La victime le connaissait bien puisqu’il avait porté plainte pas moins de trois fois pour injures racistes comme «bougnoule» ou «sarrasin» avant d’être tué. On peut lire dans une de ses plaintes déposées : «Je tiens à vous dire que monsieur se renseigne sur ma fille, âgée de 8 ans. Il a déjà envoyé des messages à ma compagne en citant le village où elle réside. Je suis inquiet vis-à-vis de cette personne. Car je sais par madame qu’il possède des armes à feu. J’aimerais retrouver ma tranquillité». Le néo-nazi détenait un arsenal de guerre chez lui et appartenait à une milice islamophobe nommée «Brigade Française Patriote».
La justice protège les racistes
En avril dernier, dans la commune d’Espaly-Saint-Marcel située en Haute-Loire, un homme âgé de 65 ans, connu dans tout le village pour ses propos et actes racistes, était sorti de chez lui armé d’une carabine à plomb et avait tiré vers des enfants en hurlant «Dehors les Noirs et les Arabes !» La justice n’a pas retenu la qualification d’acte raciste dans cette affaire.
Le 17 novembre 2023 dans le Val-de-Marne, un retraité raciste avait attaqué Mourad, un jardinier franco-algérien qui nettoyait des branches chez une cliente. L’homme avait proféré des insultes telles que «bougnoule», avant d’aller chercher un cutter et de lui porter un coup dans le cou. Il avait causé une plaie profonde frôlant la carotide, Mourad avait échappé de justesse à la mort. Toute la scène avait été filmée par la victime, ne laissant aucun doute sur les responsabilités et les intentions de chacun. Pourtant, les policiers avaient d’abord refusé de prendre la plainte de la cliente de Mourad qui lui avait porté secours. Puis le tribunal judiciaire de Créteil avait relâché l’égorgeur 6 mois plus tard, et le parquet n’avait pas retenu la qualification de tentative d’homicide en raison de l’origine ou de la religion. Le retraité n’a été poursuivi que pour «violences volontaires avec armes» et «injures à caractère racial».
Le 9 décembre 2022, un autre retraité raciste abattait son voisin, Mahamadou Cissé, d’une balle de fusil à Charleville-Mézières. Lors du procès, le procureur en personne avait qualifié ce crime raciste de «meurtre par exaspération» et le tueur avait été remis en liberté.
Le 26 décembre 2022 à Évry, en banlieue parisienne, un homme de 61 ans tirait sur une adolescente maghrébine de 13 ans qui rentrait chez elle. C’était trois jours seulement après autre un attentat raciste commis à Paris contre la communauté Kurde. La victime avait été blessée à la hanche par une balle. Le tireur, qui s’appelle Tonny F., avait affirmé aux policiers qu’il voulait rendre hommage à l’homme qui avait assassiné par balles trois militants kurdes quelques jours plus tôt. Le journal Le Monde révélait que les services de renseignement avaient relevé des «propos tenus sur une voisine» tels que «bougnoule» ainsi que des menaces. Le retraité dénonçait son quartier comme étant «progressivement transformée en califat» et parlait «d’africanisation de l’Union Européenne». La non plus, le procureur chargé de l’affaire n’avait pas retenu la circonstance aggravante de racisme, pourtant essentielle. Et les chaînes de télé avaient été étonnamment discrètes.
Après la dissolution de l’Assemblée prononcée par Macron en 2024, alors que le RN semblait aux portes du pouvoir, la France a connu une explosion de violences racistes – plus de trente cas recensés par Médiapart – visant essentiellement les personnes maghrébines. En dehors de la presse locale et spécialisée, ces faits n’ont quasiment pas été traités dans les médias. Le 3 mai 2025 à Bagneux, un homme était interpellé en possession d’une feuille de boucher à proximité d’une mosquée. Il était hospitalisé peu après, évitant là encore d’éventuelles poursuites pour un mobile raciste. Et ce ne sont que quelques exemples connus d’une lame de fond probablement bien plus vaste.
La justice, comme le reste des institutions, semble ainsi largement fascisée. Les magistrats rechignent dans toute la France à qualifier comme tels des dizaines d’actes racistes, mais se transforment en chevaliers de la «race blanche» dans le cadre d’un sordide fait divers.
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