Militant d’extrême droite et indic’ : des liens accablants entre les fascistes et les autorités

La fascisation s’installe aussi par des silences, des omissions, des manières de regarder ailleurs. L’assassinat de Djamel Bendjaballah par un néo-nazi il y a presque deux ans en fait partie. Le 31 août 2024 près de Dunkerque, ce père de famille d’origine maghrébine et éducateur est tué par un militant d’extrême droite nommé Jérôme Décofour. Ce dernier écrase Djamel volontairement à deux reprises avec sa voiture, devant sa fille de 9 ans, sa compagne Vanessa et les deux enfants de cette dernière. Les médias préfèrent parler à l’époque d’une «rivalité amoureuse qui aurait mal tourné», et mettent sous le tapis le caractère haineux du meurtre.
Pourtant, les proches de la victime ont tout fait pour faire reconnaître le racisme de ce crime. Sa sœur Nadia explique : «Tout de suite Vanessa me dit que c’est raciste, vraiment dans les premiers mots de la conversation, alors qu’on pleurait toutes les deux». La justice refuse de retenir cette dimension. D’ailleurs, ni la police ni la justice n’ont pris la peine de prévenir la famille endeuillée, ni de les accompagner d’une quelconque manière. «On a le sentiment d’avoir été baladés, maltraités même» explique sa sœur.
L’assassin, Jérôme Décofour, n’est autre qu’un néo-nazi, survivaliste, leader du milieu d’extrême-droite radical. La victime le connaissait bien puisqu’il avait porté plainte pas moins de trois fois pour injures racistes comme «bougnoule» ou «sarrasin» avant d’être tué. On peut lire dans une de ses plaintes déposées : «Je tiens à vous dire que monsieur se renseigne sur ma fille, âgée de 8 ans. Il a déjà envoyé des messages à ma compagne en citant le village où elle réside. Je suis inquiet vis-à-vis de cette personne. Car je sais par madame qu’il possède des armes à feu. J’aimerais retrouver ma tranquillité». Le néonazi «offrait» à ses enfants des saucissons de porc sur lesquels il écrivait «halal», ou encore des cochons en chocolat pour Pâques.
Le tueur est membre d’une milice nommée «Brigade Française Patriote». Sur la page Facebook du groupe, il multipliait les publications racistes et islamophobes. «Il sortait qu’il fallait apprendre à résister, à repousser les Arabes qui voudraient nous envahir. Il voulait endoctriner des gens pour se préparer à l’impensable» explique un ancien membre. Malgré tous ces éléments, les plaintes déposées par Djamel sont restées lettres mortes.
Il faudra attendre le décès de Djamel pour que l’auteur du crime soit perquisitionné et qu’on découvre un arsenal de guerre : une vingtaine d’armes, dont un Famas, des grenades et des munitions. Son ex-compagne déclarait «qu’il recevait des colis, des armes, des gilets pare-balles. Il se préparait à la lutte armée». Avant son crime, il avait expliqué aux policiers que les armes à feu qu’il possédait étaient des «répliques». Et les agents l’avaient cru sur parole. Entre camarades, on ne va pas se soupçonner.
La complaisance voire la complicité policière hallucinante vis à vis de Jérôme Décofour est désormais élucidée. Le soir du crime, aux alentours de 21 heures, Jérôme Décofour reçoit un appel téléphonique de la police lilloise, située à plus de 80 kilomètres de son domicile. Au total, il est contacté à trois reprises par un numéro fixe venant du commissariat central de Lille. Il est impossible que ces échanges ne soient pas liés au crime qu’il a commis 45 minutes plus tôt. Qui a passé cet appel et pourquoi, si ce n’est un policier complice pour lui donner des conseils ?
Au sein de la Brigade Française Patriote, la milice d’extrême-droite que dirigeait Jérôme Décofour, on trouvait 700 membres dont 200 actifs, pour la majorité d’anciens militaires. Le tueur avait amené un de ses amis à l’une des réunions, qui en était revenu choqué et avait ensuite raconté : «C’était des vraies dingues qui faisaient le salut hitlérien». Après la mort de Djamel, un bulletin d’adhésion à une organisation néo-nazie a été retrouvé lors de la perquisition chez le tueur. Ce document était à retourner à un certain Teddy B, une figure du milieu skinhead d’extrême droite, la Division Nationaliste Révolutionnaire. Sur certaines photos de ce groupe, on peut voir inscrit sur un barbecue «Les juifs au four». Sur une autre image, Teddy B. et sa compagne portent chacun un T-shirt comportant un gros 8 et les inscriptions «Adolf» et «Eva», référence à Eva Braun, compagne d’Hitler. Certains proches de Décofour sont actuellement emprisonnés pour des projets d’attentats.
On sait désormais que le néo-nazi avait été approché par les renseignements français. Selon le Canard Enchainé, les services l’auraient même recruté. Le tueur écrit, dans un courrier récupéré par la justice, avoir travaillé pour la police. Son ex-compagne, dans un rapport d’enquête, estime «qu’il a participé a des rassemblements qui ont amené les renseignements généraux à le convoquer». Ce que Jérôme Décofour n’a jamais contredit, contrairement à d’autres éléments du dossier. Le Canard Enchainé pose la question cruciale : ce travail pour les services de renseignement explique-t-il toute cette protection, ce laisser-faire, et finalement cette procédure laxiste ?
Par exemple, l’assassin n’a toujours pas été auditionné par la juge. Pourquoi ? L’avocate de la sœur du défunt, Maitre Maiwelle Mezi, s’insurge : «Je ne comprends pas que depuis la mise en examen de Jérôme Décofour, la juge ne l’ait jamais entendu, malgré nos demandes insistante» et ajoute : «Il est essentiel qu’une instruction sérieuse soit menée pour montrer la dimension raciste du dossier. Nous ne comprenons toujours pas que la circonstance aggravante de la motivation raciste ne soit pas retenue».
L’excuse d’un major de la police interrogé serait que «les policiers croulent sous les dossiers, chaque service a des milliers de procédures en attente». Une mensonge éhonté : la police n’hésite jamais à mettre d’énormes moyens et à faire des mois d’enquête pour traquer des opposants, par exemple des personnes ayant fait de simples tags en manifestation, ou des militants pour la Palestine. Laisser tranquille un néo-nazi armé dans le cadre d’une affaire criminelle est évidemment un choix politique.
Un autre agent de la police judiciaire suppose : «Dans cette affaire, les flics ont un coupable et même un mobile plausible, la jalousie. Pour eux le dossier est plié, pourquoi veux-tu qu’ils s’emmerdent à ouvrir d’autres pistes que le parquet ne leur demande même pas d’étudier ?» Alors même que la qualification raciste parait évidente, aucune interrogation n’a été faite sur la Brigade Française Patriote lors de la garde à vue.
Le 12 avril, la juge en charge du dossier a même déclaré irrecevable les parties civiles d’associations antiracistes – SOS racisme, la Ligue des droits de l’Homme, le Mouvements contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, ainsi que La maison des potes. La circonstance aggravante de racisme rendrait le crime passible de la perpétuité au lieu de 30 ans requis. Qui protège Jérôme Décofour ?

Le lien entre la police et des milices d’extrême droite n’est plus à prouver. Rappelons que Loïc Le Priol, assassin du rugbyman Frederico Martin Aramburu en 2022, était lui-même militaire, membre du GUD et ami d’un policier, avec qui il avait passé la soirée avant de commettre l’assassinat. En perquisition, un brassard de police avait d’ailleurs été retrouvé. Loïc Le Priol était déjà connu des services de renseignement, condamné pour des actes de torture et interdit de paraître à Paris. Il s’y rendait pourtant armé, manifestement protégé par les autorités.
On peut aussi citer l’affaire Claude Hermant. Ce vieux militant néo-nazi lillois est le trafiquant d’armes qui a fourni les fusils aux terroristes des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hypercasher. Il était indicateur de police depuis des années et a été largement ménagé lors de l’enquête après les attentats.
Le meurtre de Djamel Bendjaballah devrait être une nouvelle affaire d’État, puisqu’elle combine les questions de racisme, de réseaux armés, de complicité policière, de services rendus, et se conclut par un homicide. Il n’en est rien, et la famille se bat toujours pour exiger la justice.
Une pétition des proches de Djamel pour faire reconnaître le caractère raciste de ce crime.
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