La dystopie est déjà là. Pour réprimer et identifier les soutiens à la Palestine en Suisse, la police de la ville de Berne a utilisé des informations fournies par Junge Tat, un groupuscule néonazi qui a traqué et publié les noms, profils et informations professionnelles de dizaines de personnes grâce à l’intelligence artificielle et des outils de reconnaissance faciale. Des pratiques complètement illégales qui illustrent comment la police devient un outil au service des groupes d’extrême droite. Et comment les nouvelles technologies décuplent les moyens de répression, y compris pour des milices para-étatiques.

La répression commence dans la rue
Le 11 octobre dernier à Berne, une véritable marée humaine déferle dans la cinquième ville suisse pour «prendre la rue» en soutien à Gaza. Les 8000 manifestant·es font face à un dispositif policier démesuré et extrêmement violent. Dans un communiqué, la police elle-même indique avoir utilisé plus de 1100 projectiles à impact cinétique multiples – des armes dites «semi-létales», équivalentes aux LBD français. L’ONG Amnesty International, présente lors du rassemblement et au terme d’une enquête s’appuyant sur 180 témoignages et entretiens, a dénoncé dans un rapport un «recours injustifié et excessif à la force» ainsi qu’une intervention au «caractère punitif» de la part des forces de l’ordre. Des «balles en caoutchouc tirées à hauteur de tête» sont également pointées du doigt par l’ONG.
Mais dans les jours qui suivent la manifestation, la répression des autorités se poursuit au travers du déclenchement d’une enquête pour «dommages à la propriété», «violences contre les forces de l’ordre», «menaces» et «incendie volontaire». Cette avalanche de procédures est désormais un grand classique dans la répression des soutiens de la Palestine, en France comme ailleurs en Europe, où de plus en plus de militant·es font face à des procédures baillons destinées à lessiver la détermination de celles et ceux qui luttent contre le génocide palestinien.
Une campagne d’appel à délation
Le 20 mai 2026, manifestement en difficulté pour identifier les suspects, la police bernoise lance une procédure rarement utilisée dans des enquêtes judiciaires. Un «appel à témoins public» est publié sur le site internet de la police. La population est invitée à dénoncer les manifestant·es aux visages floutés. Une pratique de délation de masse pour traquer des contestataires. Cette sinistre mascarade aurait pu s’arrêter là, mais le 30 mars, la police va jusqu’à publier les visages non-floutés de 31 personnes, malgré le risque évident de représailles encourues par ces personnes pourtant présumées innocentes.
Ni une ni deux, l’extrême droite suisse s’empare des photos et utilise de nombreux logiciels de reconnaissance faciale par intelligence artificielle, afin de croiser ces visages avec des bases de données publiques. D’après le journal «le Courrier», des militants liés au néonazisme, dont des membres de Junge Tat, un collectif déjà condamné pour discrimination raciale, vont identifier plusieurs pro-palestinien·es grâce à cette technique.
Dans les heures qui suivent, ces dernières sont victimes de doxxing, une pratique qui consiste à publier sur les réseaux sociaux les informations personnelles de militant·es dans le but de les faire taire, en les exposant à du harcèlement en ligne, voire pire. En l’occurrence, de nombreux noms, prénoms, profils sur les réseaux sociaux voire employeurs sont jetés en pâture sur le réseau X.
Quelques jours après cette vindicte médiatique orchestrée par l’extrême droite, la police bernoise retire de son site les visages de 5 personnes, sous prétexte qu’elles auraient été retrouvées par les autorités. Un timing qui coïncide étrangement avec celui de l’extrême droite.
Pourtant, les techniques de reconnaissance faciale qui ont permis d’identifier les personnes concernées sont illégales en Suisse et ne peuvent être utilisées par la police, tout comme les outils d’intelligence artificielle. En se servant d’un tiers – un groupuscule d’extrême droite – pour esquiver l’absence d’autorisation légale, les enquêteurs rendent encore plus poreuse la frontière entre police et milices, tout en faisant peser un sérieux doute sur l’objectif réel de l’opération consistant à publier les visages de militant·es pour la Palestine.
Interrogée par «Le Courrier» sur l’usage par les enquêteurs, même de manière détournée, d’outils boostés à l’IA et aux nouvelles technologies, la police bernoise botte en touche et déclare seulement que les cinq personnes identifiées jusqu’à présent l’ont été «grâce à de nombreux renseignements qui nous ont été transmis directement», sans s’exprimer sur une éventuelle collaboration avec les militants d’extrême droite. Un silence troublant, alors que Junge Tat est connu pour ses liens au sein de la police et l’armée.
L’IA au service d’une répression totalitaire
L’usage par les forces de l’ordre des nouvelles technologies est désormais de plus en plus fréquent et massif, et nous donne un avant goût orwellien des pratiques policières de demain. En fin d’année 2023, un journaliste avait déjà retrouvé la trace d’une militante allemande de la Fraction Armée Rouge (RAF), en se servant d’un outil similaire. Trois mois plus tard, la police annonce avoir arrêté la fugitive, après 30 ans de cavale. Totale coïncidence selon les autorités, qui affirment ne pas s’être servi des informations publiées par le journaliste en question. Personne n’y croit.
Lors du procès visant à réprimer les manifestant·es de mars 2023 contre les mégabassines de Sainte-Soline, la reconnaissance faciale s’était également invitée à la barre. En dehors de tout cadre légal, les Soulèvements de la Terre avaient dénoncé «l’utilisation d’un logiciel inconnu de reconnaissance faciale, appliquée sur la base des données du traitement des antécédents judiciaires (TAJ)» pour identifier l’auteur… d’un doigt d’honneur et le détenteur d’un laser.
Les outils tels que la Vidéo Surveillance Algorithmique, les drones ou la reconnaissance faciale en temps réel pullulent déjà au sein de la police et de l’armée. Comme le décrit Yoann Nabat dans son livre «Surveiller et Ficher» paru récemment aux éditions Divergences, ces outils, couplés aux gigantesques fichiers policiers, font peser de sérieux risques sur la vie privée et les libertés fondamentales.
Pour le moment, les législations n’encadrent pas ou si peu l’usage l’IA. Mais il ne fait aucun doute que ces pratiques hautement liberticides seront légalisées a posteriori, comme toutes les méthodes répressives expérimentées illégalement, puis validées ensuite. Comment rester passifs face à des milices d’extrême droite qui se servent justement de l’IA pour aider à la répression de leurs adversaires ?
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