Not All Men ? Une centaine d’hommes répondent en 48h à une annonce pour violer une femme endormie

Un ordinateur et une connexion internet : c'est tout ce qui est nécessaire pour vérifier que les hommes n'ont retenu aucune leçon de l'affaire Pélicot.

«100 hommes prêts à coucher avec une femme endormie», c’est le titre d’un reportage réalisé par Hugo Meunier, journaliste, et Cloé Giroux, réalisatrice. Leur but est simple, répondre à la question suivante : un an après l’affaire Pélicot, une telle chose pourrait-elle se reproduire ? Y a t’il eu une prise de conscience chez les hommes ?

Pour rappel, l’affaire Pélicot, ce sont au minimum 92 hommes qui ont répondu à une annonce pour violer une femme : Gisèle, droguée par son mari pendant plus de 10 ans. 51 de ces hommes étaient passés en procès et avaient tous été condamnés. Une affaire qui avait été largement médiatisée, et ce même en dehors des frontières de la France. Elle révélait au grand jour le fléau de la soumission chimique, et le fait que les médias mainstream occultent systématiquement : les violeurs ne sont pas des monstres cachés sous le lit, un “migrant illégal sous OQTF” qui guette dans une ruelle sombre, un présumé détraqué sexuel qui vit en dehors de la société. Ce sont dans la majorité des cas des hommes comme tout le monde, des «bons pères de famille» selon la formule de Rose Lamy.

«Pas grave alors je profiterai d’elle endormie»

L’enquête commence lors qu’Hugo Meunier dépose une annonce sur un site de rencontre fort de 4 millions de membres baptisé JALF – pour «jouer avec le fantasme» – qui se décrit comme «la plateforme sociale de rencontre dédiée à ton plaisir». Pour rédiger l’annonce, il s’inspire de celle rédigée par Dominique Pélicot. «Viens baiser ma femme endormie» peut-on lire sur l’annonce, assortie d’une photo d’une femme endormie générée avec l’IA.

En moins de 10 minutes, déjà cinq hommes répondent à l’annonce. Le journaliste précise aux hommes intéressés qu’il «s’organise» pour ne pas qu’elle se réveille pendant l’acte, ce qui ne rebute aucun d’eux, au contraire. «Est-elle au courant ?» demande l’un d’eux. «Plus ou moins, mais chut», répond le journaliste. «Hehe, c’est hot» répond l’homme. «Pas grave alors je profiterai d’elle endormie» répond un autre. Pour ces hommes, cette femme (fictive, rappelons-le) est la propriété de son mari. Et en tant que propriétaire du bien, il est en mesure de le prêter, comme il prêterait sa voiture.

Au bout de 48h, ce sont 105 hommes qui ont répondu à l’annonce. Lors qu’Hugo Meunier évoque la soumission chimique, avouant qu’il allait administrer des somnifères à sa «femme», un homme lui répond «aucun problème». Trois hommes seulement ont parlé de consentement, un seul parle de viol, sur les 105 ayant répondu à l’annonce. Après deux semaines, le site finit par bannir l’annonce, des signalements ayant quand même été effectués par des utilisateurs.

Un système de domination qui permet la violence masculine

Le hashtag “Not all men” a surgi en réaction au mouvement Me Too, débuté il y a 7 ans. Les hommes se sont levés pour protéger les leurs ou s’absoudre de leurs propres responsabilités. Les militantes féministes s’échinent à expliquer depuis des années que le sens du propos n’est pas que tous les hommes sont des violeurs avérés, mais que n’importe quel homme peut l’être, l’avoir été, ou l’être à l’avenir. Nous vivons dans un système qui permet aux hommes de le devenir.

Car les chiffres sont édifiants, parfois portés par des instances dont on peut douter qu’elles soient de violentes féministes misandres. Rappelons qu’en 2022 le très sérieux et conservateur Conseil de l’Europe indiquait que pour les femmes de 16 à 44 ans, la première cause de décès et d’invalidité est la violence masculine. Devant les guerres, les cancers et les accidents de la route. On peut ne pas aimer ces chiffres, mais ils sont là.

Tant qu’on en sera à remettre en question l’existence de ce système, on sera encore bien loin d’être en mesure de le combattre. On ne parle pas ici d’essentialisation de l’homme. Non, les hommes ne naissent pas violents. Mais le système dans lequel on vit les construit en ce sens, et ce dès le plus jeune âge. On parle d’un système de domination. Chaque homme profite du système patriarcal et de la culture du viol qui l’accompagne. Le droit, écrit par les hommes et pour les hommes, protège les violeurs. Le code civil de Napoléon instaurait l’homme comme le tuteur de la femme qui lui devait obéissance. Aujourd’hui, dans les mœurs, l’idée perdure. Et puisque ce système est très confortable pour les hommes, pourquoi le remettraient-ils en cause ? Là est la raison du succès du «not all men» : permettre aux hommes de ne pas remettre en question un système qui leur est si bénéfique.

Lors du procès des violeurs de Mazan, la définition que donnèrent les accusés du consentement a montré à quel point cette notion était floue pour beaucoup. Quand elle n’était pas franchement accessoire, voire inconnue. Ça ne les intéressait pas, pas plus que les hommes ayant répondus à l’annonce du journaliste québécois. 35 des accusés de Mazan ont plaidé non coupable, voire se sont posés en victimes collatérales, niant carrément le calvaire de Gisèle. Ces hommes ont été vus en train de ricaner lors des audiences et aller manger ensemble lors des pauses, comme s’ils étaient une bande de potes, alors qu’ils ne se connaissaient pas avant d’être arrêtés. C’est ça, le boys club : des hommes goguenards qui, à leur propre procès, rigolent devant les femmes venues soutenir Gisèle Pélicot : «Tout ça pour nous ? Fallait pas !» Et soulignons que 0% des hommes ayant vu l’annonce de Dominique Pelicot sur internet ne l’avaient dénoncée.

Ainsi, le fantasme des incels et autres masculinistes, décrivant un monde qui serait à présent contrôlé par les féministes, est bien ce qu’il est : un fantasme. La femme est toujours considérée comme un bien qui s’utilise. La fille de Gisèle Pélicot, Caroline Darian, témoigne dans le reportage : «Il y a une vraie demande de ce genre de pratique». Elle ajoute «la menace elle vient souvent de l’intérieur […] elle vient du refuge, à la maison, avec quelqu’un que l’on connaît».

Et en effet, l’affaire Pélicot, si elle a été très médiatisée, n’est pas une exception. À Dijon en août 2025, un homme de soixante ans a été placé en détention pour avoir alcoolisé et drogué sa femme, afin de la violer et de la faire violer par d’autres hommes. En 2024, ce sont plus de 300 faits de soumissions chimiques en vue d’un viol ou d’une agression sexuelle qui ont été recensés en France, selon le ministère chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes.

300 déclarés, pour combien passés sous silence ? La réponse à la question du reportage est limpide : l’affaire Pélicot était loin d’être une exception. La culture du viol a de beaux jours devant elle.

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