🎬 Athena : le film qui met en colère, mais pas pour les bonnes raisons


On a regardé pour vous le film «Athéna» et on vous raconte la fin parce que ça ne vaut vraiment pas la peine de souffrir à regarder ça


Première scène. Gros plan sur Abdel, militaire en uniforme, Ă©mu. On comprend que son frère vient de mourir sous les coups de la police. Lors d’une confĂ©rence de presse, il appelle au calme. Mais son discours est interrompu par un dĂ©ferlement de violence. Une voiture bĂ©lier fonce dans un commissariat qui prend feu, des cocktails molotovs explosent, les policiers sont tabassĂ©s au sol. Les armes sont rĂ©cupĂ©rĂ©es par une bande organisĂ©e et commandĂ©e par Karim, autre frère du dĂ©funt.

Deuxième scène : la bande de Karim joue avec un Flash-Ball rĂ©cupĂ©rĂ© dans le commissariat. Ils se tirent dessus, comme si c’Ă©tait un jouet inoffensif. Ils portent le mĂŞme survĂŞtement, pour faire «comme Ă  l’armĂ©e». Le chef de meute aboie ses ordres.

Troisième scène. Un CRS blond, joufflu, Ă  la peau rose est dans le camion qui l’emmène vers la citĂ©. Il chie dans son froc. Il dit qu’il a deux fillettes de quatre ans, qui lui ont mis de la couleur sur les mains. Un jeune père de famille blanc livrĂ© aux sauvages : il reçoit une pluie de projectiles dès qu’il sort du vĂ©hicule. Il n’y a eu quasiment aucun Ă©change, essentiellement des grognements et des explosions.

Le film a commencĂ© depuis 5 minutes, et on sent qu’on ne va pas passer un très bon moment. Ce sont pourtant les meilleurs passages de ce clip interminable : AthĂ©na.

AthĂ©na Ă©tait la dĂ©esse de la guerre et de la sagesse, c’est aussi le nom d’un quartier imaginaire de banlieue parisienne, et pas une marque de slips. Le rĂ©alisateur du film est Romain Gavras, un «fils de» issu des beaux quartiers de Paris. Son travail est de rĂ©aliser des publicitĂ©s pour Vuitton ou Dior entre deux films fantasmant la misère. Son esthĂ©tique : clair-obscur Ă  la lueur des flammes, camĂ©ra au poing et plan-sĂ©quence. CotĂ© technique, c’est rĂ©ussi : on en prend plein la vue. Une overdose d’images travaillĂ©es et de l’adrĂ©naline pour ne pas avoir le temps de rĂ©flĂ©chir.

ScĂ©nario : quasiment absent. Un pur dĂ©luge de violence nihiliste Ă  partir d’un «drame familial». Abdel le militaire est le gentil, le modĂ©rĂ©, celui qui fait confiance Ă  la justice. Karim est le jeune enragĂ©, il a des choses Ă  prouver et veut sa vengeance. Il veut tuer du flic. Quant Ă  l’aĂ®nĂ©, Mokhtar, c’est un dealer cocaĂŻnomane ultra-violent qui travaille avec des policiers corrompus. Autour de ce trio charmant, les jeunes du quartiers communiquent essentiellement par hurlements monosyllabiques et coups de latte. Il n’y aura aucune profondeur des personnages, aucune figure d’identification. Le seul qui semble vaguement raisonnable et sympa est, paradoxalement, le chef des policiers : Mourad, un gradĂ© noir qui tente de calmer le jeu et rendre justice.

Dans AthĂ©na, les «jeunes de quartiers» lancent des parpaings et des explosifs sur des CRS dĂ©bordĂ©s et terrorisĂ©s, qui subissent sans broncher et envoient de temps en temps un peu de gaz qui n’a aucun effet. Les forces de l’ordre, pourtant lourdement protĂ©gĂ©es, prennent feu, reculent, s’enfuient, face Ă  des ados qui dansent en tirant des feu d’artifice. Lorsqu’ils chargent, les CRS font mouliner leurs matraques en l’air. Il n’y a pas de LBD alors que c’est cette arme ultra-prĂ©cise qui permet Ă  la police de mutiler des adolescents dans les quartiers Ă  40 mètres de distance. PrĂ©cision technique : le rĂ©alisateur montre un modèle de «Flash-Ball compact» en plastique, qui n’est plus utilisĂ© depuis les annĂ©es 1990 et qui semble indolore. Les centaines de mutilĂ©s par des tirs de balles en caoutchouc et de grenades explosives apprĂ©cieront le rĂ©alisme de la rĂ©pression.

PerchĂ© sur un toit, le leader de la rĂ©volte regarde la tĂ©lĂ© pour pouvoir produire de belles images. Il indique Ă  ses camarades Ă  quel moment lancer un frigo pour qu’il tombe en direct sur France 2. Finalement, toute cette mise en scène ne serait qu’un spectacle mĂ©diatique jouĂ© par des sauvageons histoire de faire le buzz. Guy Debord serait ravi.

Les chaĂ®nes d’info en continu rĂ©pètent qu’il s’agit d’une Ă©meute de sauvages dangereux et fanatisĂ©s par l’islam radical. Ça parle mĂŞme d’un fichĂ© S pour actes de barbarie en Syrie. On se dit que c’est une critique de l’intox des mĂ©dias de type Cnews. Enfin un propos politique, bien vu ! Mais non : l’immersion au cĹ“ur de la citĂ© nous montre que la rĂ©alitĂ© est encore plus anxiogène que ce que disent les chaĂ®nes d’info en continu.

Une rĂ©vĂ©lation tombe : la mort du gamin qui a mis le feu aux poudres n’est pas la faute des policiers mais d’un «groupuscule d’extrĂŞme-droite» pour «amplifier les tensions». On comprend donc que les policiers qui se font dĂ©foncer sans rĂ©agir depuis une heure sont innocents ! D’ailleurs c’est bien connu, la police n’a jamais tuĂ© personne et les Ă©meutes ne profitent qu’Ă  l’extrĂŞme-droite.

Une sĂ©rie de sĂ©quences subtiles s’enchaĂ®nent : la prise en otage d’un CRS isolĂ©, copieusement tabassĂ©, histoire de faire pression sur les autoritĂ©s. C’est JĂ©rĂ´me, le CRS joufflu et père de famille sympa qui prend cher : il se laisse capturer sans tirer, subit en silence, et s’excuse en pleurant. Des CRS sont regroupĂ©s façon armĂ©e romaine, en tortue, sous une carapace de boucliers, cernĂ©s de feux d’artifice, au milieu de rodĂ©os Ă  moto et d’habitants qui ricanent. Nous, on rit jaune. Puis Abdel, le gentil militaire tente de sauver le CRS en le faisant sortir de la citĂ©. Pan ! Le premier coup de feu tirĂ© par la police touche le flic, qui, justement, s’Ă©chappait avec Abdel. 10 secondes plus tard, les Ă©meutiers foncent sur les lignes de CRS qui ne rĂ©agissent pas.

Abdel rejoint son frère dealer qui demande de l’aide Ă  ses copains agents de la BAC. Mais l’opĂ©ration Ă©choue et Karim, le troisième frère, se fait tuer alors qu’il tente de brĂ»ler vif des policiers en civil. Qui tirent donc en lĂ©gitime dĂ©fense. Fou de rage, Abdel le gentil modĂ©rĂ© devient mĂ©chant. Il tabasse Ă  mort son frère dealer, et recrute SĂ©bastien, djihadiste revenu de Syrie pour se procurer des armes et tuer un maximum de policiers. JĂ©rĂ´me, le CRS rose, se liquĂ©fie face Ă  l’arme braquĂ©e sur son front. Mais il n’est finalement pas exĂ©cutĂ©. Quant Ă  l’ancien de Daesh, qu’on croyait plutĂ´t sympa lorsqu’il cultivait des fleurs, c’est en fait un fou dangereux. Il force le coffre fort du commissariat, et coup de bol : les flics avaient des Kalachnikovs ! Au milieu de tout ça, le chef de la police s’excuse pour l’arrestation d’une dizaine d’habitants qui tentaient de fuir, mais «on ne peut pas les relâcher sans qu’il y ait d’enquĂŞte».

Policiers dĂ©munis qui s’excusent, islamiste armĂ© qui devient la pointe avancĂ©e de la rĂ©volte pour assassiner des CRS innocents. On vous avait prĂ©venu, Cnews Ă  cĂ´tĂ© c’est un Ă©pisode de Barbapapa.

Abdel revient Ă  la raison. Il a expulsĂ© sa sauvagerie et redevient un bon militaire français, il dĂ©livre le CRS et dĂ©cide de se suicider en restant dans l’immeuble rempli de bombes artisanales posĂ©es par le djihadiste. Il regarde le JT de France 2 en attendant que tout explose. Un Ă©cran de tĂ©lĂ©vision annonce : «guerre civile en France» et montre des blindĂ©s dans les rues.

Ouf, c’est enfin terminĂ© ! Mais non, Romain Gavras nous achève juste avant le gĂ©nĂ©rique de fin : il dĂ©voile la scène qui a tout dĂ©clenchĂ©. La vidĂ©o du gamin laissĂ© pour mort. On voit les policiers rentrer dans une camionnette et se changer. Oh ! Ils ne sont pas policiers ! Il s’agissait bien d’un groupuscule nĂ©o-nazi, croix celtique tatouĂ©e dans le cou. D’ailleurs ils brĂ»lent les uniformes une fois leur forfait accompli, pour bien montrer que l’extrĂŞme droite, c’est très diffĂ©rent de la police rĂ©publicaine. Bon sang de bonsoir, la version des flics Ă©tait la bonne depuis le dĂ©but ! Tout ce cirque aurait pu ĂŞtre Ă©vitĂ© en Ă©coutant les autoritĂ©s compĂ©tentes : la rĂ©volte Ă©tait sans objet et nous, on Ă©teint Netflix avec la nausĂ©e.

Pendant une heure et demie, les femmes auront Ă©tĂ© totalement absentes. C’est un film non mixte, alors que les femmes sont en première ligne depuis des annĂ©es dans la lutte contre les violences policières et pour la dignitĂ©. On aperçoit pendant quelques secondes la mère Ă©plorĂ©e et une sĹ“ur qui crie, mais elles ne sont pas dans l’action, elles subissent et font partie du dĂ©cors.

La banlieue est traitĂ©e uniquement sous l’angle de la sauvagerie, peuplĂ©e d’islamistes, de dealers armĂ©s jusqu’aux dents et d’Ă©meutiers. Il n’y a pas de liens d’amitiĂ©s, de solidaritĂ©s sincères, de confiance. Aucun discours intelligible. L’esthĂ©tique Ă©meutière paraĂ®t plaisante, mais elle sert un contenu pervers. Comme dans Les MisĂ©rables, Bac Nord ou encore Banlieue 13, les habitants de banlieue sont anxiogènes et brutaux, et mĂŞme animalisĂ©s. Les flics passent presque pour des bons gars en comparaison de la faune sauvage qui vit dans les tours.

MĂŞme dans l’Ă©meute, il n’y a pas de fraternitĂ© : les insurgĂ©s se cognent et s’insultent en permanence. Dans les annĂ©es 1990, les films sur ce thème, notamment «La Haine» ou «Ma citĂ© va craquer» suivaient des jeunes dans leurs galères, leurs embrouilles, leurs joies et leurs peine : ils humanisaient des population stigmatisĂ©es. Athena et les autres productions dĂ©cadentes font exactement l’inverse.

Au fond, et c’est toute la perversitĂ© de ce film en forme de «riot porn», c’est une vision hallucinĂ©e d’une France ultra-violente, au bord de la guerre civile. La seule issue est une dictature militaire et fasciste, avec l’envoi de soldats dans les citĂ©s pour calmer tout ça. Et la seule idĂ©e qu’on retient, c’est que la rĂ©volte est illĂ©gitime, absurde, elle ne sert Ă  rien. Rien ne diffĂ©rencie ce propos des dĂ©lires de l’extrĂŞme droite sur une «France Orange MĂ©canique» ou un prĂ©tendu «ensauvagement». Cet imaginaire toxique, dĂ©jĂ  imposĂ© par les mĂ©dias depuis des annĂ©es. Rien n’Ă©merge de ce film, sinon du cynisme, du dĂ©goĂ»t.

«L’idĂ©e, c’est de ne pas avoir des mĂ©chants et des gentils, c’est plus complexe que ça» explique Romain Gavras Ă  BFM, qui prĂ©cise : «ce n’est pas un film Ă  thèse». Il vient pourtant de produire le spectacle esthĂ©tisĂ© d’une banlieue fantasmĂ©e par les fascistes. Il ajoute : «Je ne suis pas sĂ»r que les films aient le pouvoir d’arrĂŞter la colère […] quand on est pĂ©tri d’une colère, je ne sais pas si voir un film va l’arrĂŞter.»

Le but d’AthĂ©na Ă©tait donc d’arrĂŞter la colère ?

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