Brésil : les fascistes envahissent et saccagent les lieux de pouvoir


Un remake tropical de l’attaque des trumpistes au Capitole : analyse


Brasilia, ville nouvelle. La capitale du Brésil a été construite au milieu de rien, d’un bloc, et inaugurée en 1960. Ses grandes artères, ses cubes de béton, son architecture géométrique symbolisaient le «nouveau» Brésil, prospère et tourné vers l’avenir. 60 ans plus tard, ce sont des nostalgiques de la dictature, des néo-nazis et des fanatiques de Bolsonaro, l’ancien président d’extrême droite, qui ont envahi ces grandes avenues et ont pénétré dans les lieux de pouvoir, avant de les saccager. Facile : la Place des Trois Pouvoirs, au cœur de la ville, regroupe au même endroit l’équivalent de l’Élysée, du Parlement et de la Cour de Cassation. Pouvoir exécutif, législatif et judiciaire sur la même place. Des vitrines cassées, des tableaux vandalisés, des pièces saccagées, avant que les fascistes ne soient évacués par une police très conciliante. Analyse de l’événement.

Élection serrée et pays à genoux

Les observateurs considéraient Bolsonaro, ce président imbécile et grossier qui zozote et se filme en tongs sur Facebook, comme un «accident de l’histoire». Il avait gagné par défaut, en pleine crise politique et sur fond de scandales de corruption. La campagne de 2022, pensait-on, était jouée d’avance : Lula devait gagner dès le premier tour. En effet, durant son mandat, Bolsonaro a pulvérisé les équilibres fragiles du Brésil. Il a, par exemple, supprimé les retraites et les minimas sociaux, démantelé l’inspection du travail, provoquant le retour de formes d’esclavagisme et l’exploitation d’enfants. Il a cassé les maigres protections de l’environnement et détruit le système de santé, ou encore militarisé la société, en autorisant largement le port d’arme. La campagne fut ignoble, faite de diffamations, de fake news et de violences.

Et pourtant, Bolsonaro a frôlé la réélection. Non seulement Lula, le super-champion de la gauche latino-américaine, n’a pas gagné au premier tour, mais il a remporté de justesse le second tour en octobre, avec à peine plus de 50% des voix. Le pays en sort divisé.

C’est d’autant plus inquiétant que Lula a fait beaucoup de compromis. Il a lissé son discours, choisi un vice-président religieux, proche de la droite, afin de séduire l’électorat conservateur. Il a aussi négocié avec des centristes pour fabriquer un programme plus que timide. Son objectif affiché : «revenir à la normale», après Bolsonaro. Était-ce suffisant ?

Agitation fasciste

Dans ce contexte, les fascistes ont refusé le verdict des urnes et se sont mobilisés contre la gauche. Dans le sud du Brésil, les États majoritairement blancs ont voté massivement Bolsonaro et ont organisé des manifestations et des blocages : des milliers de personnes aux couleurs du drapeau brésilien ont fait des saluts nazis. À Rio, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté en réclamant une «intervention fédérale» de l’armée, autrement dit un putsch. À São Paulo, une foule immense criait : «Forces armées, sauvez le Brésil !». Les pro-Bolsonaro ont même organisé des blocages massifs et coordonnés de routes, aidés par des camionneurs d’extrême droite. Cela dure ainsi depuis trois mois. Des campements de militants d’extrême droite restent devant les casernes militaires, en espérant un coup d’État contre le gouvernement Lula.

Carnage fasciste évité de justesse

En décembre, des cellules néo-nazies armées ont été démantelées. Juste avant Noël, c’est un carnage qui était évité de justesse. Un supporter de Bolsonaro avait placé une bombe sous un camion citerne rempli d’essence devant l’aéroport de Brasilia, pour empêcher la passation de pouvoir prévue le 1er janvier. Par miracle, le dispositif explosif ne s’est pas déclenché, il y aurait eu des centaines de morts.

Le terroriste a dit vouloir «empêcher l’établissement du communisme au Brésil». Il venait de l’un des campements devant un quartier général de l’armée. En semant le chaos il cherchait à «provoquer une intervention des forces armées». Lors d’une perquisition, la police a trouvé d’autres explosifs, de nombreuses armes à feu et plus de mille balles, qu’il prévoyait de distribuer au groupe de campeurs fascistes. Le suspect s’est dit «inspiré par les paroles du président Bolsonaro»

Des espoirs de changement

C’est dans ce contexte extrêmement tendu que Lula a été officiellement intronisé le 1er janvier 2023. Une cérémonie grandiose, avec un président entouré de supporters vêtus de rouge, couleur du parti des Travailleurs. Pendant ce temps, Bolsonaro était aux Etats-Unis, il a été photographié en train de manger un KFC à Miami le jour de la fin de son mandat.

Il n’y a donc pas eu de passation de pouvoir officielle d’un président à l’autre. Lula s’est montré entouré de personnes représentant la diversité des peuples du Brésil, autochtones ou afro-descendants. Un enfant l’accompagnait, et une femme noire lui a remis l’écharpe présidentielle. Il a, à cette occasion, fait un discours offensif contre les «néo-nazis» et qualifié l’ancien président de «génocidaire».

Un spectacle de coup d’État avec l’aide des forces de l’ordre

Mais une semaine après, voilà l’attaque des lieux de pouvoir par les Bolsonaristes. Un remake tropical de l’attaque du Capitole il y a exactement 2 ans, en janvier 2021. Des fascistes à l’assaut du palais présidentiel et du congrès pendant plusieurs heures, saccageant ce qu’ils peuvent, sous le regard amical de la police.

S’agit-il d’un putsch ? Non : il n’y a pas de renversement réel du pouvoir, pas de plan de long terme, pas d’appui militaire. C’est un coup de pression, très impressionnant, dans le cadre d’une agitation fasciste destinée à durer.

Cet épisode, inédit, est inquiétant. Car les manifestants réclament un coup d’État, un vrai, et s’organisent. Ils sont visiblement financés par des industriels du Brésil, car des provisions en grande quantité ont été fournies lors de l’assaut. La police a laissé passer les fascistes, a discuté avec des assaillants, et même pris des selfies avec ! Une attitude diamétralement opposée à la répression féroce de cette même police contre les travailleurs, la jeunesse, et la population non-blanche. D’ordinaire, la police brésilienne est l’une des plus violente du monde. Ici, elle a presque accompagné une attaque du palais présidentiel.

Anderson Torres, chef de la sécurité de Brasilia, est un bolsonariste notoire, et vient d’être démis de sa fonction. Ces dernières semaines, des policiers ont manifesté dans plusieurs villes, notamment avec une banderole disant qu’ils ne seront «jamais communistes». Dans certains États, les forces de l’ordre ont fraternisé avec les bloqueurs de route. Bref, les autorités brésiliennes sont fortement imprégnées par l’extrême droite et ne s’en cachent même pas.

La gauche, gardienne du statu quo ?

Face à cela, quelles contre-attaques ? Lula, comme Biden il y a deux ans, opposent aux agressions massives de l’extrême droite un discours d’ordre. Le président brésilien a déclaré hier : «la gauche a déjà eu des gens tués, torturés, disparus, mais vous n’auriez jamais vu aux informations un quelconque mouvement de gauche qui appelle à envahir le palais du sénat ou le palais présidentiel. Elle a toujours respecté les instituons». C’est justement ce qu’on lui reproche ! Même victime d’une dictature, la gauche n’a pas été capable de prendre les lieux de pouvoir, de sortir des règles du jeu. Ce n’est pas une fierté, c’est un signe de défaite.

En se plaçant dans le camp du statu quo alors que les fascistes proposent un imaginaire de renversement du pouvoir, Lula fait une erreur. Il y a 2 ans, les trumpistes prenaient le Capitole. Attaquer le cœur du pouvoir de l’Empire américain est un rêve pour tous les révolutionnaires du monde. Mais ce sont des décérébrés Qanon qui y parviennent. Et en face, un discours moraliste et légaliste, plutôt qu’un discours de combat, ne suffit pas.

Quel contre-récit propose notre camp ? Quelles contre-mobilisations ? S’il s’agit juste de «maintenir l’ordre» face aux Qanon ou aux Bolsonaristes, alors nous avons déjà perdu.

Le rempart se trouve du côté des mouvements sociaux. Le Mouvement des Sans Terre, qui lutte pour le partage des terres brésiliennes pour les paysans, et qui appelle à s’opposer concrètement aux fascistes. Des groupes de supporters, notamment ceux du club de gauche de São Paulo, le Sporting Club Corinthians, qui se mobilisent. La victoire électorale ne suffira pas, il faudra, au Brésil comme en France ou aux USA, de vastes mouvements de grèves et de luttes sociales pour réellement faire reculer l’extrême droite.

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