Racisme, autoritarisme, journalistes arrêtés : que se passe-t-il en Tunisie ?


«Où que nous regardions l’ombre gagne» écrivait Aimé Césaire. La montée des nationalisme, des racismes et du militarisme ne concerne pas que l’Occident. En Tunisie, un gouvernement de plus en plus autoritaire et raciste impose sa main de fer.


En haut : portrait de Kaïs Saïed, président de Tunisie.
En bas : manifestants tunisiens brandissant des pancartes contre le racisme et le fascisme du régime.

Arrestations

Dimanche 12 mai deux journalistes tunisiens célèbres, Borhen Bssais et Mourad Zeghidi, ont été placés en détention pour avoir critiqué le gouvernement. La veille, des policiers cagoulés avaient interpelé de façon brutale, en direct lors d’une émission de France 24, une avocate qui avait dénoncé la politique du président. Elle s’était pourtant réfugiée dans la Maison de l’avocat de Tunis et était entourée de ses collègues, mais le bâtiment avait été pris d’assaut pas des dizaines d’agents, qui ont d’ailleurs interrompu l’interview et arraché la caméra de France 24. Des images lunaires.

Sur quelle base ont été arrêtées ces personnalités ? En vertu d’un décret de septembre 2022 visant à réprimer les «fausses nouvelles», qui ne sont pas clairement définies et peuvent donc être interprétées de façon très large. En un an et demi, plus de 60 personnes, dont des journalistes, des avocats et des opposants au pouvoir ont été poursuivies sur la base de ce texte.

En France, le gouvernement tente aussi faire passer depuis des années une loi contre les «fake news», qui permettrait de bâillonner les expressions critiques, alors que le gouvernement est le principal vecteur de diffusion de mensonges.

Président autoritaire

Revenons à la Tunisie. Le président se nomme Kaïs Saïed, il est arrivé au pouvoir en 2019 avec 72% des suffrages, sur une ligne qu’on qualifierait en Europe de «populiste», avec des promesses de réduction du chômage et de la pauvreté. Son programme est un échec complet, la pauvreté a augmenté et l’économie est en crise. La Tunisie est lourdement endettée et mise sous pression par le FMI – le Fond Monétaire International.

En juillet 2021, Kaïs Saïed dissout le Parlement et instaure des mesures d’exception pour concentrer ses pouvoirs. La décision est contestée, des manifestations ont lieu, des boycotts de scrutins sont organisés. Les dernières élections législatives sont marquées par 90% d’abstention. Autant dire que la Tunisie post-révolutionnaire est en plein désenchantement. Depuis, Saïed a créé une Constitution sur mesure, réprimé les oppositions politiques et syndicales. Et pour maquiller son lamentable bilan, il attise le racisme le plus ignoble.

Racisme d’État

Le 21 février 2023, le président tunisien ouvre les vannes d’un racisme décomplexé, sur le modèle des discours d’extrême droite européens. Kaïs Saïed dénonce les «hordes» de personnes exilées clandestines lors d’un Conseil de sécurité nationale. L’arrivée d’immigrant.es subsaharien-nes est alors décrite comme une «entreprise criminelle», les exilé-es seraient responsables de toutes les «violences».

Pire, le président estimait que l’arrivée de noir-es en Tunisie serait un complot «visant à changer la composition démographique de la Tunisie» pour en faire un pays «africain seulement» afin de dénaturer son fond identitaire «arabo-musulman». C’est littéralement la version maghrébine du «grand remplacement» de Zemmour et des autres fascistes français.

Après ces déclarations, des opérations de «chasse au migrant» ont lieu dans plusieurs villes tunisiennes. Des personnes noires sont tabassées en pleine rue ou délogées de leurs habitations. Certaines ont témoigné de «raids, de racket, de tabassages, d’attaques à l’arme blanche, de personnes délogées et d’hôpitaux où le nombre de patient-es subsaharien-nes ne cesse d’augmenter». Amnesty International a recueilli la parole de victimes. Un homme explique que des tunisiens «ont fracassé sa porte, volé ses affaires et l’ont mis dehors avec sa famille. Ils lui ont dit : «Tous les Noirs doivent partir».

Ce racisme négrophobe n’est pas nouveau. Dans l’usage courant, la langue arabe désigne la personne blanche par un terme qui signifie «libre» alors qu’une personne noire est désignée par les termes «abid» ou «oussif» qui signifient «esclave». Les siècles de commerce esclavagiste interne à l’Afrique laissent des traces. Le colonialisme, qui utilisait des troupes noires pour maintenir l’ordre au Maghreb, aussi.

En Tunisie, cette violence raciste est validée et même complétée par les forces de l’ordre. Des centaines de personnes noires ont ainsi été arrêtées et déplacées de force dans des zones désertiques, sans eau ni nourriture, sous un soleil de plomb, par les forces de l’ordre.

Des dizaines de personnes en sont décédées. Par exemple Marie, 6 ans, et sa maman, Fati, 30 ans, qui sont mortes de soif dans le désert, aux confins de la Tunisie et de la Libye l’été dernier. Une photo de leurs cadavres, insoutenable, a fait le tour des réseaux sociaux en juillet 2023.

On parle de 500 à 700 personnes envoyées dans le désert, peut-être plus, et de dizaines de morts en un an. Il s’agit d’un crime contre l’humanité. Ces derniers jours, plusieurs ONG d’aide aux migrants ont subi des pressions de l’État tunisien, et la présidente de l’association antiraciste Mnemty – «mon rêve» – a été placée en garde à vue.

L’Europe complice

Que fait l’Europe ? Elle est complice. En réalité, elle sous-traite même la gestion de l’exil aux pays d’Afrique du Nord. La dirigeante d’extrême droite italienne Giorgia Meloni a multiplié les déplacements en Tunisie l’année dernière afin de signer un accord sur les migrations dites illégales.

L’Union Européenne externalise le contrôle des frontières au président raciste de Tunisie. Nos États sont donc co-responsables de la déportation de centaines de personnes dans le désert et de l’autoritarisme tunisien. L’Occident utilise donc ce pays comme un sous-traitant de sa politique anti-migrants et ferme donc les yeux sur les violations des droits humains et de la liberté de la presse en Tunisie.

Ripostes ?

En réaction aux arrestations de ces dernier jour, la riposte tente de s’organiser. Le grand syndicat, l’UGT, reste tiède, mais les avocats tunisiens ont lancé une grève générale et ont chanté l’hymne national au tribunal.

Dimanche 12 mai au matin, environ 300 personnes ont manifesté à Tunis à l’appel du Front de salut national (FSN), une coalition d’opposition, pour exiger la «libération des détenus politiques». Une quarantaine de personnes dont plusieurs responsables du FSN sont détenus, pour certains depuis février 2023, pour «complot contre la sûreté de l’État». Les slogans dénonçaient le fascisme et le racisme, mais aussi l’État policier, et réclamaient «Dégage Kaïs Saïed».


«Dégage» : le mot d’ordre des révolutions arabes, qui, justement, étaient parties de Tunisie à la fin de l’année 2010…


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