
Une action symbolique, une bâche tendue en travers d’un pont et un bref blocage de la circulation. C’était le geste minimaliste posé le jeudi 14 mai 2026 contre un projet routier contesté près de Valence, à Saint-Peray, une commune de 7.600 habitants en Ardèche. Voilà ce qui a valu 33 heures de garde à vue et trois jours de prison à plusieurs militant·es. Un exemple de la fuite en avant autoritaire du régime.
Ce projet routier est d’un autre temps : il a été imaginé dans les années 1970 et prévoit de détruire 50 hectares de terres agricoles. Comme un tas d’infrastructures dédiées à la bagnole, il est combattu par la population locale. Pour les riverains, cette déviation de 1,6 kilomètres est inutile et coûteuse : les travaux sont estimés à 23,6 millions d’euros, financés par de l’argent public qui irait remplir les poches d’entreprises privées. Le prix initial avoisinait les 9 millions, mais il a plus que doublé aujourd’hui. Les habitant·es préféreraient certainement voir ces millions investis dans les services publics de la ville plutôt que dans du goudron.
L’argument des pro-déviation est de désenclaver le secteur et de limiter les bouchons en provenance de Valence et sa région. Il y avait pourtant d’autres moyens à disposition, par exemple développer des transports en commun à des prix attractifs, voire de les rendre gratuits. En fait, construire une nouvelle route ne solutionnera pas les flux denses de véhicules, par contre l’artificialisation des terres et la nouvelle voie de circulation attirera les promoteurs immobiliers, donc davantage de voitures, ce qui entraînera encore plus de destructions… Derrière ces projets nuisibles se trouvent toujours des logiques marchandes reposant sur le culte d’une croissance infinie.
Pour s’opposer au projet, des manifestations ont lieu régulièrement. Des collectifs et associations ardéchoises dénoncent un «non-sens» et le coût «social et environnemental» de ces travaux. Le blocage du pont s’inscrivait dans un week-end de mobilisation contre le début du chantier.
Sur la bâche, un message : «On fait pas l’pont», en référence au projet mais aussi un clin d’œil ironique au week-end de l’Ascension. Pour faire diversion, deux militant·es s’arnachaient à un pont de l’autoroute A7 tandis que six autres bloquaient les automobilistes à l’aide de la banderole. Cette action était un écran de fumée pour permettre à d’autres opposant·es de s’attacher sur la voie ferrée entre Cornas et Saint-Péray, afin de ralentir la pose du pont ferroviaire.
Cette simple action de désobéissance civile n’a pas plu aux autorités, et les gendarmes ont arrêté six des huit activistes, puis les ont jetés en garde à vue.
L’affaire va rapidement prendre une tournure ubuesque lorsque cinq interpellé·es refusent de déclarer leurs identités. Les agents décident de filmer les interrogatoires. Puis avec les images des auditions, ils utilisent un logiciel de reconnaissance faciale pour tenter d’identifier les militant·es en les croisant avec les millions de données stockées dans le TAJ – le traitement des antécédents judiciaires – comprenant des photos, témoignages, procès verbaux et auditions de victimes, de personnes arrêtées ou poursuivies. Sans succès. La suite devient carrément cauchemardesque…
Après 33 heures en cellule, la justice décide d’envoyer les opposant·es en détention provisoire en attente de l’audience du lundi. Deux hommes sont envoyés à la maison d’arrêt de Valence tandis que trois femmes sont transférées à celle de Corbas-Lyon, à plus de 100 kilomètres. S’ensuivent des menaces d’agents pénitentiaires : «Tu ne tiendras pas la nuit» assène un des matons à l’adresse d’un militant. Les gardiens redemandent l’identité des détenu·es et, devant leur refus, disent «qu’ils vont les faire plier». Ils les contraignent ensuite par la force à se laisser prendre en photo. Cinq personnes passent ainsi trois nuits en prison pour une banderole.
L’association Les amis de la plaine de Saint-Péray, qui lutte contre le projet, dénonce une répression «jamais vue» et «des moyens démesurés face à une mobilisation pacifique». Une preuve que la question de la violence ou la non-violence dans une lutte n’est pas un élément qui influe sur le niveau de violence déployé par l’État.
Le 17 mai 2026, en comparution immédiate, l’avocat des militant·es demandent le renvoi de l’audience. Les juges acceptent, et le procès est reporté au 6 juillet 2026. Les «dangereux» porteurs de bâche sont immédiatement libérés. Poursuivi·es pour «entrave à la circulation», toutes et tous seront finalement relaxé·es par la justice quelques semaines plus tard. Leur avocat confie : «La machine s’est clairement emballée. Ils ont voulu les intimider, les casser pour les dégoûter de l’action militante pour une action purement symbolique».
Malheureusement la chasse aux banderoles n’est pas nouvelle. En 2025, à Nîmes, deux femmes étaient arrêtées et passaient 21 heures enfermées pour une banderole «Bardella casse-toi». En mai 2023 à Montpellier, un homme était placé en garde à vue pour outrage à cause d’une bâche mentionnant le slogan « ACAB ». La rue avait été bloquée et les pompiers envoyés pour arracher la bâche suspendue au balcon.
En avril 2020, la police débarquait dans toute la France dans plusieurs maisons pour exiger le retrait de banderoles affichant le slogan : «Macronavirus, à quand la fin ?» et «Soutien au personnel hospitalier». Après avoir fait enlever ces messages, ce qui est illégal, les agents réclamaient l’identité d’un habitant. Et dès le lendemain, les forces de l’ordre rentraient dans son jardin sans autorisation pour le convoquer, avant de le jeter en garde vue pour «outrage à chef de l’État», rien que ça. Dans le Jura, un homme était convoqué pour «diffamation envers le président de la République» pour avoir affiché le même slogan devant chez lui.
À Marseille, le même mois, une scène similaire. Deux policiers forçaient l’entrée d’un appartement dans le quartier de Saint Charles en invoquant l’état d’urgence sanitaire, afin de faire enlever une banderole sur laquelle était écrit «Tu veux savoir si tu as le Corona ? Crache sur un bourgeois et attends ses résultats. Solidarité avec les travailleuses !» Une dizaine d’agents obligeaient les habitant·es à retirer la bâche.
Les banderoles colorées des têtes de cortèges sont régulièrement ciblées par la police lors de manifestations, et les porteur·ses parfois arrêté·es. Les policiers n’hésitent pas à poser devant leurs prises et à exhiber les photos sur leurs réseaux, à la manière de hooligans fascistes. Par exemple en novembre 2025 à Paris, des agents se photographiaient dans leurs locaux avec une banderole féministe retournée après une manifestation réprimée.
Cette liste non-exhaustive retrace la fuite en avant répressive des dernières années, mais la mise en détention provisoire pour une banderole est une nouvelle étape franchie. Dans le même temps les voyous en col blanc sont épargnés. Marine Le Pen et ses amis condamnés pour détournement de fonds publics n’ont pas passé une seule journée derrière les barreaux. La dirigeante d’extrême droite pourra même se présenter à l’élection présidentielle sous bracelet électronique.
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