Effacement total : il ne s’agit plus seulement de garantir l’impunité pour les crimes policiers, mais aussi de faire disparaître les victimes des mémoires

C’est une peinture remarquablement réalisée, avec un message fort, qui est apparue à Besançon il y a quelques jours : on y voit un CRS armé d’une faucille et portant une cape noire, allégorie de la Mort, entouré des phrases : «La police tue» et «Non au permis de tuer». En bas du mur, une liste de noms de personnes tuées par les forces de l’ordre, pour ne pas oublier.
Par cette œuvre, l’artiste Nacle s’inscrit dans le mouvement en cours contre la loi instaurant une «présomption de légitime défense» pour les policiers. Une mobilisation qui a réuni plus de 150.000 personnes dans les rues ces derniers jours, ainsi qu’une pétition qui a récolté plus de 700.000 signataires.
Pourtant, ce qui choque la mairie de Besançon, ce n’est pas une loi copiée sur le programme de l’extrême droite, ni l’explosion du nombre de personnes tuées par la police, ni l’usage exponentiel d’armes à feu par les forces de l’ordre. Non, ce qui choque l’élu LR qui dirige cette ville, c’est qu’un artiste ait osé exprimer son avis sur un mur d’expression libre. Le 22 septembre, 48 heures seulement après la réalisation de cette fresque, la municipalité a dépêché ses équipes pour recouvrir le mur de peinture noire. D’une certaine manière, c’est une autre allégorie de la mort. La mairie parle d’une «fresque inacceptable» et a revendiqué son «exploit» sur les réseaux sociaux.
Le maire Ludovic Fagaut écrit qu’il se «désolidarise clairement de ce message, qui ne correspond ni à la position de la municipalité ni aux valeurs républicaines». On pensait naïvement que les «valeurs républicaines», c’était justement la liberté d’exprimer son opinion, en tout cas, c’est ce que la déferlante «Charlie» nous avait répété. Mais visiblement, cette liberté n’est réservée qu’aux caricatures contre l’Islam, la police étant désormais une entité tellement sacrée et intouchable qu’il est interdit de la représenter négativement.
Dans son communiqué, la mairie ajoute avoir «échangé avec le Préfet et le Directeur interdépartemental de la police nationale». Et pourquoi pas les services anti-terroristes ? Dans une formule orwellienne, le texte explique que «si la liberté d’expression et la création artistique doivent être préservées, elles supposent certaines limites». Une «liberté limitée» au fait de dénoncer l’autoritarisme n’en est évidemment pas une.
À Besançon, la mairie n’en est pas à son coup d’essai : en juin, elle avait voulu effacer une fresque contre la pédocriminalité réalisée suite à l’affaire Lyhanna, et avait recouvert un mur sur Gaza, accusé d’antisémitisme.
En réalité, cette censure n’est que la dernière d’une longue série : en France, il est impossible de dénoncer la répression dans les médias mais aussi dans l’espace public. Par exemple, en septembre 2020, une fresque représentant Adama Traoré et George Floyd avait été réalisée à Stains, en banlieue parisienne. Les syndicats policiers avaient appelé à recouvrir la fresque, un groupe d’extrême droite était allé vandaliser l’œuvre, puis elle avait été totalement effacée sur ordre de la justice. L’enjeu n’est donc pas seulement de garantir l’impunité à la police, mais aussi de faire disparaître ses victimes des regards et des mémoires.

Durant l’été 2023, les artistes du collectif Black Lines avaient créé deux fresques contre les violences policières à Nantes, en lien avec la mort de Nahel. L’une d’elle avait carrément été interrompue par des patrouilles de police : alors que les peintres réalisaient des scènes de répression dans les quartiers, les agents avaient encerclé le mur et menacé de les arrêter s’ils continuaient.
Dans la foulée, une équipe de la mairie de Nantes était venue repeindre l’œuvre en cours. Une semaine plus tôt, une autre fresque surmontée du slogan «Pas de justice pas de paix» avait été peinte, puis censurée par la mairie, qui avait recouvert en peinture grise le mot «justice». Tout un symbole.


Fin juin 2022, toujours à Nantes, des graffeurs peignaient un mur en hommage à Steve Maïa Caniço, mort lors d’une charge policière lors de la fête de la musique en 2019. La Police Municipale s’était arrêtée devant la fresque, avait pris des photos, et quelques minutes plus tard, une équipe de la mairie de Nantes débarquait avec de grandes échelles pour recouvrir méthodiquement cette grande fresque.
S’il est impossible de s’en prendre à la police, Israël est aussi une entité intouchable, même artistiquement. En mars 2024, à Poitiers, une fresque dénonçant «75 ans de colonisation» en Palestine et «Stop génocide» sur un mur d’expression libre était effacée par la mairie écologiste. Les élus reconnaissaient que la fresque «n’avait rien d’illégal» mais qu’ils préféraient «l’enlever face aux inquiétudes de la communauté israélite» et déclaraient : «Pour la Ville de Poitiers, garantir un espace public sécurisant pour toutes et tous est aussi une priorité». Lâcheté et confusion.

Le 26 mai 2021 à Paris, une autre œuvre du collectif Black Lines en soutien à la Palestine était interrompue par une vingtaine de policiers, qui avaient embarqué les cinq artistes présents et ouvert une procédure pénale.
Plus vicieux, à Nantes en septembre 2021, une équipe de graffeurs subventionnés par la mairie avaient recouvert la grande fresque en hommage à Steve Maïa Caniço sur l’île de Nantes, officiellement dans le cadre d’un «festival street art». Résultat ? Ce mur symbolique, surmonté du message «que fait la police» et montrant les violences d’État à l’endroit précis où elles avaient eu lieu, qui dérangeait fortement les autorités, est désormais recouvert de peintures insipides. Une censure subtile mais tout aussi efficace.
L’effacement de Besançon nous rappelle au moins une chose : l’acharnement des autorités à faire disparaître l’art contestataire montre qu’il dérange. Et finalement, la fresque réalisée par Nacle risque de circuler massivement sur les réseaux sociaux, plus encore que si elle n’avait pas été recouverte. C’est un encouragement à multiplier sur tous les supports nos créations, nos imaginaires et nos révoltes.
Artiste : @nacle_one
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