Les dirigeants de la multinationale Lafarge condamnés pour complicité de terrorisme

Une usine de granulats de Lafarge, dont les profits ont permis de financer Daesh

C’est un jugement hautement symbolique qui est tombé lundi 13 avril, au terme d’années de procédure. La multinationale du ciment Lafarge et huit anciens dirigeants ont été condamnés pour avoir financé le terrorisme en 2013 et 2014. Ils avaient versé de l’argent à des groupes jihadistes pour pouvoir continuer à faire tourner leurs usines, et donc faire des profits en Syrie, en pleine guerre civile ayant couté la vie à plusieurs centaines de milliers de personnes. L’ancien PDG de Lafarge, Bruno Lafont, est condamné à six ans de prison avec incarcération immédiate. Les «éco-terroristes» n’existent pas, mais les complices du terrorisme sont à la tête de multinationales écocidaires.

Revenons en arrière. Novembre 2015 en France : une vague d’attentats de Daesh tue des dizaines de personnes à Paris. Ce crime de masse épouvantable est immédiatement utilisé par le gouvernement pour réduire drastiquement les libertés. L’état d’urgence est décrété, des centaines de personnes sont perquisitionnées, la plupart musulmanes, et des dizaines de militants écologistes sont assignés à résidence. L’antiterrorisme est immédiatement utilisé contre des opposants politiques et des minorités religieuses.

François Hollande parle d’une «guerre longue contre le terrorisme» et appelle à «armer la démocratie», Manuel Valls évoque une «guerre de civilisation». Le vocabulaire militariste envahit les discours politiques. La plupart de ces mesures autoritaires sont entrées dans le droit commun, et le concept de «terrorisme» est instrumentalisé jusqu’à perdre tout son sens, puisqu’il suffit désormais de soutenir le peuple palestinien pour en être accusé.

Mais à l’autre bout de cette chaîne mortifère, une grande entreprise française, le cimentier Lafarge, continuait à faire son business en Syrie et à travailler avec Daesh. Une firme du ciment qui ne se contente pas d’être un secteur ultra-polluant, mais qui collabore aussi économiquement avec des groupes armés sanguinaires. Ceux qui ont commis des crimes contre l’humanité, pratiqué l’esclavage, utilisé la torture et les viols de manière systématique…

Selon l’enquête, Lafarge aurait versé entre 4,8 et 10 millions d’euros à divers groupes et intermédiaires en échange du maintien de ses activités. Et c’est un militant d’extrême droite, candidat du Front National et fervent supporter de Marine Le Pen, Jean-Claude Veillard, qui a été mis en cause pour avoir supervisé la collaboration entre Lafarge avec Daesh et Jabhat al-Nosra. On peut aussi relever le cynisme des autorités françaises, qui ne pouvaient pas ignorer ces agissements. Pendant que Lafarge continuait ses affaires en Syrie, ces mêmes autorités organisaient des campagnes répressives et islamophobes en France.

L’entreprise Lafarge a d’abord été poursuivie aux États-Unis, et avait accepté en octobre 2022 de payer une sanction financière de 778 millions de dollars et de plaider coupable pour sa complicité. Ce qui n’a pas aidé sa défense en France.

Dans l’hexagone, la justice a épluché des échanges de mails, comptes-rendus de réunions et relevés bancaires. Au terme d’un long procès qui a eu lieu ces dernières semaines, le parquet a qualifié le choix des dirigeants de Lafarge de «purement économique, ahurissant de cynisme».

Cette condamnation nous rappelle que les services anti-terroristes ont d’abord frappé les opposant·es à Lafarge. Le 10 décembre 2023, les Soulèvements de la Terre et 200 organisations écologistes, paysannes et syndicales lançaient un appel contre le monde du béton. Dans ce cadre, une usine de ciment située près de Rouen était envahie et peinturlurée, dans une ambiance carnavalesque. Pour cette simple action qui n’avait provoqué que quelques dégâts matériels, les services anti-terroristes avaient été saisis.

Une dizaines de militant·es avaient subi une procédure traumatisante. Le 8 avril 2024, les activistes voyaient leurs domiciles assaillis par les forces de l’ordre. Portes enfoncées au bélier, mauvais traitement, jusqu’à 78h de garde à vue dans les caves de la Sous direction anti-terroriste.

L’un des prévenus racontait avoir été braqué, nu, puis tabassé au sol pendant près d’une minute au moment de son arrestation, ce qui lui a valu 4 jours d’ITT : «Mon intimité et mon corps ont été piétinés. Il m’arrive de me réveiller encore la nuit et de faire des cauchemars de cette scène» expliquait-il. Un autre soulignait : «Quand on voit l’arsenal de moyens déployés et les graves chefs d’inculpation, on en devient un peu parano. J’avais peur ensuite d’aller en manifestation ou ne serait-ce que de lire un tract syndical». Les dirigeants de Lafarge n’ont pas subi de telles méthodes.

En décembre 2024, après un an d’enquête, 3.700 pages de la procédure et des dizaines de policiers mobilisés, le tribunal avait finalement prononcé 5 relaxes et 4 peines de prison avec sursis pour les 9 prévenu·es âgé de 28 à 77 ans. La peine encourue était pourtant de… 10 ans de prison. Pour association de malfaiteurs et séquestration. Et Lafarge réclamait 278.000 de dommages et intérêts.

Comme toujours lors de ces procès politiques, il n’y avait rien dans le dossier, et les avocat·es de la défense parlaient d’un «dossier gruyère». L’État français s’était chargé lui-même de terroriser celles et ceux qui s’opposaient aux véritables financeurs de groupes terroristes, bien réels ceux-ci.

AIDEZ CONTRE ATTAQUE

Depuis 2012, nous vous offrons une information de qualité, libre et gratuite. Pour continuer ce travail essentiel nous avons besoin de votre aide.

Faites un don à Contre Attaque, chaque euro compte.