Pogroms à Belfast et explosion de l’extrême droite au Royaume-Uni : analyse


Représailles raciales, réseaux néofascistes transnationaux et néolibéralisme sans horizon


À Belfast, des maisons incendiées lors de pogroms ces derniers jours

Le mot pogrom vient du russe et signifie la destruction et le pillage. Il s’agissait, au 19ème siècle, d’attaques collectives de quartiers ou de villages juifs en Europe de l’Est, en représailles aux délits réels ou supposés attribués à la communauté juive. Le lynchage est un terme apparu aux USA au 18ème siècle, pour désigner la justice expéditive, qui visait généralement les Noirs, pour se venger là encore d’infractions, souvent imaginaires. Les corps de personnes noires étaient pendus, mutilés, exhibés en place publique par des foules blanches.

Ces pratiques sont des défoulements collectifs racistes, qui s’inscrivent dans la plus pure tradition suprémaciste, et qui font désormais un retour lugubre.

Car comment qualifier autrement que pogrom ou lynchage les scènes qui ont lieu à Belfast, en Irlande du Nord, depuis deux jours ? Des milices composées d’hommes vêtus de noir et au visage masqué rentrent dans des maisons appartenant à des familles immigrées, les dévastent, les incendient. Les 9 et 10 juin, ces groupes ont mis le feu à un bus municipal, à des voitures, mais aussi à des habitations et des commerces. Ils ont également tenté d’attaquer un centre d’hébergement pour demandeurs d’asile. «Nous avons peur. (…) Nous vivons cachés» expliquent des habitants d’origine étrangère. La mosquée de Belfast a fermé, une première depuis des décennies. Des habitants ont dû être évacuées de leurs domiciles.

Ces attaques ont lieu en représailles à un acte criminel filmé et diffusé sur les réseaux sociaux le 8 juin : le poignardage au sol d’un homme d’une quarantaine d’années par un agresseur de nationalité soudanaise. Les images, terribles, et les blessures gravissimes de la victime ont servi de déclencheur à des groupes déjà chauffés à blanc.

Des émeutes récurrentes sur fond de montée en flèche de l’extrême droite

Les violences de Belfast ne sont que le dernier épisode d’une série noire. De l’autre côté de la Manche, les émeutes et manifestations racistes sont récurrentes. En juin 2025, c’est à Ballymena, une autre commune d’Irlande du Nord, que des affrontements avaient visé pendant une semaine des personnes étrangères, après l’arrestation de deux jeunes Roumains. En août 2024, des émeutes racistes avaient éclaté dans toute l’Angleterre après un fait divers sordide. En 2023, c’est à Dublin qu’une flambée de haine avait lieu. En mai dernier, des dizaines de milliers de manifestants d’extrême droite ont défilé à Londres. En septembre 2025, 150.000 nationalistes affluaient déjà dans la capitale anglaise.

Ces démonstrations de force ont lieu sur fond de déconfiture du Parti Travailliste, de droitisation de la droite classique, et d’entrée massive du parti d’extrême droite Reform UK dans les conseils locaux depuis les récentes élections.

Un défoulement fasciste qui ne vient pas de nulle part

Il faut préciser que les violences racistes ont eu lieu dans un quartier unioniste, c’est-à-dire favorable à la couronne britannique. Belfast, capitale d’Irlande du Nord, est déchirée entre indépendantistes irlandais et soutiens de l’Angleterre. Pour résumer, les premiers sont catholiques, plutôt à gauche et anticolonialistes, les autres sont imprégnés de protestantisme, suprémacistes et impérialistes. Par exemple, l’État irlandais s’est démarquée par son soutien à la Palestine, alors que les groupes unionistes se sont rangés du côté d’Israël.

Autre point important, dans notre période de confusion généralisée : la violence d’extrême droite vise toujours des êtres humains, frappés indistinctement, pour leur couleur de peau, leur religion ou leurs idées. On l’observe encore ces derniers jours. À l’inverse, quand elle se révolte, la gauche s’en prend à des biens matériels, par exemple des banques ou des multinationales, et riposte aux forces de répression. C’est une précision à souligner, puisque le discours dominant met sur le même plan «les extrêmes» et utilise indistinctement le mot «violence», qu’il s’agisse de vitrines brisées ou de maisons familiales brûlées avec leurs occupants. Voilà ce qu’il se produit quand l’extrême droite passe à l’acte.

Des influenceurs pro-israéliens et trumpistes à la manœuvre

Derrière ces agressions collectives, on trouve un influenceur d’extrême droite nommé Tommy Robinson. C’est un ancien membre d’un parti néo-nazi, le Parti National Britannique – BNP – qui a ensuite pris la tête d’un groupe nommé Ligue de défense anglaise – EDL – un collectif islamophobe et raciste fondé en 2009. À présent, ce sont ses réseaux, très puissants sur internet, qui organisent des campagne de fake news pour attiser les violences et encourager les pogroms. Tommy Robinson est aussi un supporter fanatique d’Israël, où il s’est rendu plusieurs fois. Il a même été photographié, armes à la main, sur un tank israélien en 2016. En 2023, il a manifesté pour soutenir Israël en Angleterre. Il a aussi posé avec des T-shirts de l’armée israélienne et du Mossad.

On trouve aussi, bien sur, la galaxie d’Elon Musk et de son réseau social X, dont les algorithmes boostent les contenus racistes et fascistes, et qui ont massivement mis en avant les images de l’agression au couteau de Belfast, ainsi que les appels à la vengeance. En toile de fond, on trouve donc des réseaux trumpistes et sionistes, qui ont toujours rêvé d’installer l’extrême droite au pouvoir en Europe.

Un gouvernement détesté

Actuellement, c’est «la gauche» qui gouverne outre-Manche. Ou plutôt un parti qui se situerait entre Valls et Darmanin chez nous. Le «Labour», équivalent du PS, a tout trahi encore plus tôt que les socialistes français. Il a mené des politiques d’une violence sociale absolue dès les années 1990, en appliquant les programmes ultra-libéraux et sécuritaires qu’avaient entamés la droite.

Dès les années 1980, le mouvement social anglais ne s’était jamais vraiment relevé de Margaret Thatcher. En Angleterre, il n’y a pas de grand parti de gauche radicale et le Labour a purgé les personnalités qui gardaient encore des convictions sociales et anti-racistes, comme Jeremy Corbin.

C’est donc une sorte de macronisme élitiste, répressif et capitaliste qui incarne le «progressisme» au Royaume-Uni, sans grand contre-discours. Il est logique que, sans alternative, l’extrême droite qui était inexistante électoralement dans le pays il y a encore 20 ans fasse des percées. D’autant que le Labour aligne de plus en plus ses positions sur la droite et l’extrême droite, notamment en matière d’immigration.

Un néolibéralisme sans horizon

Le Royaume-Uni est un pays dévasté par le capitalisme. Il y a trois ans, le scorbut et le rachitisme y ont fait leur réapparition à cause de la précarité alimentaire. L’espérance de vie recule. Le système de santé est dans une crise encore plus profonde qu’en France. L’école est en lambeaux, le code du travail n’existe pas. Il n’y a plus de communs.

L’Angleterre, berceau du libéralisme, a longtemps vanté son «melting pot», mais sans chercher à créer de cohésion. En tant qu’empire colonial, le pays comporte d’importantes minorités issues de l’immigration. Les gens ne vivent pas ensemble, mais ils cohabitent les uns à côté des autres, comme aux USA.

Quand une société n’est plus qu’une somme de groupes et d’individus qui se connaissent peu, ne partagent rien, et qu’en plus ils sont mis en concurrence, le résultat ne peut être que funeste. Le pays avait d’ailleurs déjà connu des flambées de violences racistes venues des blancs déclassés dans les années 1970, lors des premières crises économiques. C’est dans ce vivier du prolétariat blanc que recrute l’extrême droite qui commet des pogroms. Un régime qui renonce à diminuer les inégalités sociales encourage toujours les inégalités raciales.

La situation en cours est inédite en Europe de l’ouest par son ampleur et sa diffusion dans tout un pays réputé calme et tolérant. Les hooligans d’extrême-droite anglais ont réussi à faire ce dont rêvaient les nazis français : créer les conditions d’une «guerre raciale» et renforcer les fractures communautaires.

Un tel affrontement inter-ethnique est le rêve des dominants, pour éteindre toute possibilité d’alliance populaire, de lutte des classes et d’horizon émancipateur.


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