La purge idéologique se poursuit chez France Télévision


Tout le monde a déjà suivi, en ligne ou à la télévision, la courte émission «Vu». Ce format d’utilité publique, qui a pris la suite du «Zapping», va disparaître dans quelques jours.


Delphine Ernotte, à la tête de France Télévisions, discute en souriant avec Emmanuel Macron.

En 2018, «Vu» est lancé sur la chaine France 5, après la purge organisée par Bolloré sur Canal+. Le concept reste le même que le zapping : une revue d’actualité intelligente et concise, qui permet de retenir les éléments importants du moment, mais avec une mise en perspective malicieuse destinée à aiguiser l’esprit critique. Par exemple, «Vu» pouvait mettre en parallèle une déclaration d’un homme politique – sur l’écologie ou l’égalité par exemple – et ses choix politiques réels – en général, l’inverse de ses promesses. Le format mettait en relief l’hypocrisie d’une situation, ou montrait l’état du monde, passait des extraits sur les guerres qui n’étaient pas montrées dans les grands Journaux Télévisés.

France télévision vient d’annoncer sa suppression pour des «raisons budgétaires», ce qui laisse sur le carreau quatre salarié·es en CDI et treize intermittent·es. Cette justification n’abuse personne, le budget de France Télévision dépasse les 3,3 milliards d’euros annuels, et cette petite capsule à succès ne coutait quasiment rien à produire. Surtout en comparaison d’émissions bien plus chères et moins regardées. C’est une manière d’éliminer un contenu qui donnait à réfléchir.

En juin 2025, c’est une autre émission de France Télévision qui était liquidée : «Slash», un format jugé «trop militant» par la direction. La présidence de la télé publique avait nommé un manager venu du groupe privé TF1, proche de Nicolas Sarkozy, pour surveiller et éliminer cette émission qui évoquait parfois les violences policières, l’écologie ou la défense des minorités. Ce format avait été ciblé par l’extrême droite dès 2022. À partir de l’automne 2023, il était devenu «impossible de placer un sujet sur la Palestine» selon un des journalistes témoignant auprès du média Off investigation. L’été dernier, le manager annonçait à l’ensemble de l’équipe qu’elle était virée sans sommation.

Le contrôle idéologique des médias de masse ne concerne pas que Cnews et l’empire Bolloré, qui avait notamment supprimé «Les Guignols des infos», ou la chaine BFM, tenue par le milliardaire Saadé, ami de Macron. Le service public, qui se prétend plus indépendant et dont la mission est d’informer la population, ne vaut guère mieux.

Dès son arrivée au pouvoir, en décembre 2017, Emmanuel Macron qualifie France Télévision de «honte de la République» lors d’une réunion à l’Élysée. Une «colère» présidentielle provoquée par deux émissions d’investigation phares : «Complément d’enquête» et «Envoyé Spécial» sur France 2, qui ont le tort de faire du vrai journalisme et de dévoiler les mensonges des puissants. Delphine Ernotte, directrice du groupe depuis 2015, supprime immédiatement certains créneaux et diminue le budget de Complément d’enquête. Une ex-députée macroniste avouera plus tard que Macron «a exercé une pression terrible» sur la direction de France TV.

Une série de basses manœuvres sont ensuite exercées, par exemple des pressions sur les journalistes ou une baisse des financements suite à la suppression de la redevance télé en 2022… Delphine Ernotte a été dirigeante chez France Télécom et Orange au moment de la restructuration libérale du groupe, qui a provoqué une vague de suicides de salarié·es. Elle est nommée à la tête de France Télévision de manière opaque sous le mandat Hollande, pour recadrer l’entreprise. Une nomination dénoncée à l’époque par les syndicats de la maison. Ernotte collabore immédiatement avec la Macronie, et accepte par exemple la production des émissions de talk-shows politiques de France 5 par deux amis de Macron, en l’occurrence Xavier Niel et Renaud Le Van Kim. Tout récemment, elle vient de recruter le «conseiller discours» du chef de l’État à la direction du groupe audiovisuel public.

En 2021, Agnès Vahramian est nommée directrice de France Info. Elle est une Trumpiste, comme en atteste le partage de tweet pro-Trump sur son compte personnel. Fervente catholique, elle a commencé par animer des émissions religieuses. Elle a été dénoncée en interne pour son management violent, les employé·es déclaraient être terrorisé·es, humilié·es et insulté·es, et travaillaient en constante tension.

En 2022 Aurore Bergé, alors présidente du groupe Macroniste à l’Assemblée Nationale, est nommée au conseil d’administration de France Télévisions. À l’époque, les syndicats SNJ-CGT France Télévision alertent sur une «volonté de reprise en main politique» en ajoutant que «le loup est de la bergerie».

En mars 2025, Nathalie Saint-Cricq est nommée directrice de la rédaction nationale de France Télévisions. Elle prend donc les rênes de quasiment toute l’information publique en France. Cette même personne avait été surprise en direct à l’antenne en train de brandir à son confrère un bout de papier sur lequel était noté «JLM 1PB» – abréviation de Jean-Luc Mélenchon, un problème. Elle n’est autre que la maman de Benjamin Duhamel, présentateur de BFM qui officie aujourd’hui sur France Inter. Au début du mouvement contre la réforme des retraites, elle avait été invitée à un dîner secret à l’Élysée, afin de relayer les éléments de langage du pouvoir.

Nathalie Saint-Cricq est par ailleurs la conjointe de Patrice Duhamel, ancien directeur des programmes de France télévision, et frère d’Alain Duhamel. Ces liens de parenté peuvent être poussés jusqu’à Amélie Oudéa-Castera, qui fut ministre des Sports et des Jeux Olympiques ainsi que brève ministre de l’Éducation, et également cousine de Nathalie Saint-Cricq. Une consanguinité avec le pouvoir ainsi qu’un entre-soi bourgeois, pour une mainmise sur les médias publics.

Lors de la prise de fonction de Nathalie Saint-Cricq, les délégués syndical du SNJ-CGT France Télévision se déclaraient «révoltés de cette décision». Une journaliste avait surenchéri : «Que dire, si ce n’est que cette nomination est celle d’un clan qui se serre les coudes et qui se répartit les postes en circuit fermé ! Nathalie Saint-Cricq représente l’ostracisation, le contraire du pluralisme, et le management toxique très présent dans ces nominations».

Ajoutons à cela Sibyle Veil, énarque et amie de promotion de Macron, placée à la tête de France Inter, où elle a organisé une épuration, avec le licenciement de plusieurs humoristes pour des blagues sur Israël. Ou encore Prisca Thevenot, ancienne ministre, issue de la branche très à droite de la macronie, qui est quant à elle entrée au conseil d’administration de Radio France.

Le service public audiovisuel n’a plus grand chose à envier à l’empire Bolloré, sinon qu’il est financé par l’argent public, donc nos impôts. Maintenant que France Télévisions est en pleine purge, l’extrême droite n’a plus qu’à réclamer la privatisation du groupe, pour terminer le travail. La récente Commission d’enquête parlementaire sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public » , diligentée par le groupe UDR, lié au RN, a été largement détournée par son rapporteur. Charles Alloncle s’en est servi comme d’une tribune d’extrême droite contre le service audiovisuel public.

La résistance antifasciste l’avait compris en 1944 : l’indépendance et la pluralité des médias est cruciale pour éviter le retour du pire. Quand tout le paysage médiatique est sous contrôle, les élections et la démocratie sont abolis de facto, et ce sont les milliardaires qui règnent. C’est pour cela que le programme du Conseil National de la Résistance avait imposé que les médias soient émancipés de la tutelle de l’argent, comme garantie contre le retour du totalitarisme.

Entre les épurations dans les médias publics et les empires médiatiques privés, c’est une conquête de plus issue de la résistance qui est en train de s’évaporer sous nos yeux.

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