Histoire : retour sur les origines antifascistes du Festival de Cannes

Depuis le début de la semaine, comme chaque année, les célébrités pavanent sur le tapis rouge du festival de Cannes, flattées par les flashs des photographes. Le petit monde du cinéma fait la navette entre ses hôtels de luxe, ses voitures avec chauffeurs, et les salles obscures. Mais dans cette carte postale mondaine vient d’être déchirée par un coup de tonnerre. Ce dimanche 17 mai 2026, lors du brunch des producteurs de cinéma, le directeur du groupe Canal + vient d’annoncer une grande purge idéologique dans l’industrie du grand écran.
Maxime Saada, qui travaille pour Bolloré, a annoncé que le groupe du milliardaire n’allait plus financer les 600 signataires d’une pétition anti-Bolloré. Parmi les personnalités qui ont inscrit leur nom en bas du texte paru pour l’ouverture du festival, Swann Arlaud, Juliette Binoche ou Jean-Pascal Zadi, regroupés dans un collectif baptisé Zapper Bolloré. Elles dénoncent «l’emprise grandissante de l’extrême droite sur le cinéma». Saada réplique : «Je ne souhaite plus que Canal travaille avec ses signataires» et juge «inacceptable d’avoir qualifié Canal+ de crypto-fasciste». Le groupe de Bolloré arrose le cinéma français à hauteur 480 millions d’euros jusqu’en 2027, et c’est le premier soutien financier de l’industrie cinématographique de notre pays. Sans lui, la plupart des productions ne peuvent plus faire de films. Avec cette menace, il est évident que cette industrie culturelle déjà peu courageuse va s’auto-censurer à l’avenir.
Avec cette annonce, c’est donc une mise sous tutelle idéologique des salles obscures, et une étape de plus dans la fascisation du monde médiatique et culturel. Pourtant, beaucoup l’ignorent, mais le Festival de Cannes est à l’origine un événement antifasciste. Un peu d’histoire.
Un festival antifasciste imaginé par le Front Populaire
La première édition du festival aurait dû avoir lieu en 1939. À l’origine, il était pensé comme un événement antifasciste. Dans les années 30, c’est l’Italie qui est l’épicentre du cinéma mondial, et le monde du 7ème art se réunit à Venise, lors de la célèbre Mostra. Mussolini et Hitler ont compris très tôt que le cinéma était une arme de propagande très efficace, et se sont emparés de cet outil. Leni Riefenstahl réalise des films puissants à la gloire du Reich et Mussolini fonde les plus grands studios de cinéma d’Europe en 1937 à Rome : la Cinecittà. En 1938, Joseph Goebbels, ministre de la Propagande nazi, exige que le film «Les dieux du stade» sur les Jeux Olympiques de Berlin soit récompensé, et le dirigeant fasciste italien modifie les règles de la Mostra de Venise pour le permettre.
Face à l’hégémonie fasciste sur le cinéma européen, le Front Populaire élu en France tente de réagir. Le Ministre Jean Zay, chargé de l’Éducation et des Beaux-Arts, imagine avec des critiques de cinéma un contre-sommet du cinéma international. La France organiserait un «festival du monde libre» avec des vedettes et des projections, en opposition à celui de Venise. Il faut plusieurs mois pour fixer un lieu, et la ville de Cannes finit par être choisie. Le gouvernement français, empêtré dans ses négociations honteuses avec les puissances fascistes, hésite pendant plusieurs mois à lancer l’évènement, pour ne pas brusquer les discussions.
Finalement, après qu’Hitler ait annexé la Tchécoslovaquie, le premier festival de Cannes est programmé en septembre 1939. Mais la guerre mondiale éclate, puis la France est envahie. Jean Zay, l’ancien ministre du Front Populaire, est victime des campagnes antisémites de Vichy, avant d’être arrêté, puis exécuté par la milice en 1944.
La CGT, cheville ouvrière du festival
Le premier vrai festival a donc lieu après la Libération, en 1946, dans une France dévastée. C’est la CGT, syndicat ayant activement participé à la résistance antifasciste, qui apporte un soutien décisif pour lancer l’événement. Les militants du syndicat se relaient bénévolement pour construire le palais des festivals sur la Croisette de Cannes. Des ouvriers et ouvrières apportent leur savoir-faire, non seulement dans le bâtiment, mais pour les costumes, les décorations, les lumières… La CGT entre au conseil d’administration du festival. C’est une certaine idée du cinéma qui est mise en valeur. Dès 1913, le syndicat s’était emparé de ce nouvel outil et s’était lancé dans la production cinématographique, dans des films mettant en lumière le monde du travail.
Pour la première édition du festival de Cannes, c’est «La Bataille du rail», un film sur la résistance des cheminots contre le pétainisme et l’occupant, qui obtient la toute première palme d’or. Donc un film à la gloire… du sabotage !
Par la suite, de grands acteurs comme Jean-Paul Belmondo ou Michel Piccoli présideront l’un après l’autre le Syndicat des acteurs français, sous tutelle de la CGT.
L’annulation de Mai 68
Le 21ème festival de Cannes commence le 10 mai 1968. Mais la colère étudiante explose déjà dans de nombreuses villes depuis des semaines. Le monde ouvrier s’apprête à entrer dans la danse et va entamer la plus vaste grève générale de l’histoire française. Le petit monde du cinéma est vite rattrapé par l’agitation sociale.
Avant même le démarrage du festival, des professionnels du cinéma apportent leur soutien aux étudiant-es et aux travailleur-ses en lutte. Le 13 mai, jour des barricades à Paris et dans plusieurs autres villes, notamment Nantes, le Syndicat français de la Critique demande aux participant-es du festival de rejoindre la manifestation de soutien aux étudiant-es grévistes.
Évidemment, les producteurs sont inquiets pour leurs profits : le festival leur sert à vendre leurs films sur le marché français et international. La tension monte entre la direction du festival et le monde du cinéma, sensible à la contestation. Le 17 mai, une Assemblée Générale de travailleurs du 7ème art réclame l’annulation du festival. Parmi les réalisateurs les plus contestataires, on trouve François Truffaut, Claude Berri et Jean-Luc Godard.
Malgré la pénurie d’essence qui frappe le pays, François Truffaut, le réalisateur des 400 coups, se rend à Cannes le 18 mai pour participer à une réunion avec ses collègues. Peu à peu, sur la Croisette, on apprend les occupations d’usines, les blocages, les émeutes, l’arrêt des trains… «Si on annonce toutes les heures ‘Et le Festival de Cannes continue’, c’est franchement ridicule !» s’exclame le réalisateur. Le maintien d’un festival du divertissement dans ce contexte est intenable.
Jean-Luc Godard s’exclame : «Il s’agit de manifester, avec un retard d’une semaine et demie, la solidarité du cinéma avec les mouvements, étudiants et ouvriers. La seule manière de le faire est d’arrêter immédiatement toute projection». Le Palais des festivals est occupé par les travailleurs et travailleuses en lutte, des projections sont reportées… Certains films projetés malgré tout sont perturbés par les cinéastes en colère qui montent sur scène, démissionnent du jury et rejoignent les protestataires. Le festival est stoppé, aucune Palme d’or n’a été décernée.
Et maintenant ?
Dans les années 1970 et 1980, le cinéma évolue, devient une industrie de plus en plus soumise aux impératifs du capital, et le festival devient un épicentre de la marchandise, des sponsors, des superproductions et des paillettes. La «grande famille du cinéma» est un entre-soi mondain et bourgeois qui vit de subventions et de contrats juteux avec des maisons de production.
En 2023 cependant, le mouvement social massif pour défendre les retraites fait de nouveau irruption à Cannes. Suite au 49.3 du gouvernement, la CGT menace le festival. Deux manifestations sont organisées pendant l’événement et des syndicalistes organisent des coupures d’électricité et de gaz dans plusieurs restaurants de la Croisette, pour que les nantis et les vedettes prennent conscience du mouvement en cours.
En 2025, des anarchistes revendiquent «une attaque contre des installations électriques sur la Côte d’Azur», avec le sabotage du «principal poste électrique alimentant l’agglomération de Cannes» et la coupure de «la ligne de 225 kV venant de Nice». «Cette action visait non seulement à perturber le festival, mais aussi à priver de courant tous les établissements industriels».
En 2026 donc, ce festival déjà dépolitisé, celui d’une industrie cinématographique qui se regarde le nombril entre bourgeois, s’apprête à être dévoré par un milliardaire d’extrême droite. À quand la réinvention d’un cinéma engagé et indépendant, créé depuis les mouvements sociaux ?
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