À propos de la mise à prix de la vie des habitants de banlieue

«Tuez un adolescent de banlieue, devenez millionnaire». C’est le message que l’extrême droite a diffusé depuis la mort de Nahel : une mise à prix raciste.
Analyse de ce phénomène inédit et révélateur d’une forme de décivilisation :
1.636.200 euros. C’est le montant collecté, en cinq jours par la cagnotte de soutien à Florian Menesplier, l’agent qui a tué Nahel. Selon les réseaux fascistes et policiers qui ont massivement relayé cette cagnotte, le tueur n’aurait «fait que son travail». Lundi 10 juillet, Libération révélait d’ailleurs que l’homme mis en examen pour homicide volontaire continuait à être payé sur décision de Darmanin. Le 13 juillet, la plateforme Gofundme annonçait que la somme récoltée avait été versée à la famille du policier. Elle est désormais millionnaire. Florian Menesplier pourra vivre confortablement sans avoir besoin de travailler pour le restant de ses jours. En tuant, il a touché le jackpot. La mère de Nahel, elle, a perdu son fils à tout jamais.
Si les mots ont un sens, la «décivilisation», «l’ensauvagement», c’est précisément cela. Des milliers de personnes qui récompensent un policier raciste pour avoir tué un jeune de 17 ans.
La cagnotte avait été lancée par Jean Messiha, un énarque fasciste devenu chroniqueur de Cyril Hanouna. Si son initiative a aussi bien fonctionné, c’est grâce au tremplin médiatique offert par Bolloré. La cagnotte a été diffusée simultanément par les canaux traditionnels d’extrême droite, par les réseaux du parti de Zemmour et par les puissants groupes Facebook de policiers. Un groupuscule néo-nazi l’a même partagée en expliquant qu’il fallait soutenir cette «cagnotte génocidaire». Ce sont leurs termes. Ces gens trouvent positif de financer l’extermination des non-blancs par la police.
Plus d’une centaine de dons dépassent les 2000€. En pleine crise sociale, en pleine explosion de l’inflation, alors que la misère explose, des bourgeois ont versé des milliers d’euros pour subventionner un homme qui a regardé un ado dans les yeux en le menaçant de lui loger une «balle dans la tête», avant de presser sur la détente. S’il y a une «décivilisation», elle est bien là.
Le 23 août 2020 aux USA, dans la ville de Kenosha, un policier blanc tire à sept reprises dans le dos d’un Afro-Américain, Jacob Blake. Des émeutes éclatent. Des milices blanches armées jusqu’aux dents se rendent dans le centre-ville, soi-disant «pour protéger les biens». Parmi les miliciens, un jeune adorateur de la police de 17 ans : Kyle Rittenhouse. Il parade avec son arme automatique alors qu’il n’a pas l’âge légal.
Des manifestants s’approchent de l’individu armé. Il tire. Joseph Rosenbaum, 36 ans, est abattu. Puis Anthony Huber, 26 ans, qui s’approchait avec un skateboard, reçoit une balle dans le bras. Kyle Rittenhouse repasse, arme au poing, devant la police, sans être inquiété, et rentre tranquillement chez lui. Il sera interpelé calmement le lendemain. Et acquitté un an plus tard. Entre-temps, les réseaux Trumpistes lancent une cagnotte de soutien pour payer sa caution : 2 millions de dollars sont récoltés.
En 2012 en Floride, un vigile tue le jeune Afro-Américain Trayvon Martin, 17 ans, non armé. Il mettra son pistolet en vente aux enchères. En quelques heures, les prix s’envolent à plusieurs centaines de milliers de dollars. L’arme qui a tué un noir fait fantasmer les racistes. Si la décivilisation devait être illustrée, ce serait sans doute ainsi.
Une partie de ce pays est descendue au même niveau que les bas-fonds de l’extrême droite suprémaciste nord-américaine. Nous n’avons rien en commun avec ces gens. Nous ne sommes pas du même monde, pas du même camp, ni de la même classe. Pas du même peuple. Le séparatisme n’est peut-être pas une «menace» contre la République. Lorsque le fascisme s’installe et qu’une partie de la population subventionne la mise à mort, la désertion et la séparation devient une nécessité.
Et que dire de tous ces concerts d’appels au calme au moment du grand incendie qui a suivi la mort de Nahel ? Ces chanteurs, footballeurs, imams et influenceurs qui exigeaient que les révoltés «rentrent chez eux» pendant que la police quadrillait les rues ? Des choristes de la passivité et de la résignation. Toutes les personnes qui ont «appelé au calme», si elles ne mettent pas en même temps toute leur énergie pour obtenir justice et enrayer les violences policières, sont complices. Elles n’auront servi qu’à la victoire de l’ennemi. «Si tu es neutre en situation d’injustice, alors tu as choisi d’être du côté de l’oppresseur». Desmond Tutu.
«Comment se construit-on dans ce contexte où l’on se fait constamment cracher dessus ?» demande Ayoub Simour pour le Bondy Blog. La souffrance de la jeunesse issue de l’immigration est totale, encore plus ces derniers jours. Les adolescent-es qui sont descendu-es dans les rues après la mort de Nahel n’ont connu que la violence sociale de Macron, que les envolées racistes de Zemmour tous les jours à la télévision, que la police militarisée.
La révolte n’a été défaite que par les milliers d’arrestations et de personnes blessées. Comme le mouvement sur les retraites avant lui. Et la bataille de Sainte-Soline. Et les Gilets Jaunes. Nos ennemis ont parfaitement compris leurs intérêts communs. Milliardaires propriétaires de médias, Macronistes, syndicats policiers et fascistes savent faire bloc pour construire leur société cauchemardesque. Pour nous écraser.
En face, nous restons faibles, morcelés, divisés. Seul un front des damnés de la répression et du racisme, un front résolu et solidaire des différentes forces qui résistent, sans «désolidarisation» et quête de «responsabilité» médiatique, peut encore empêcher l’obscurité.
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